
Le Bosquet d’Encelade, géant, fils du ciel et de la terre, enseveli sous les pierres de la Sicile dont nous dit la légende, l’haleine s’expulse dans le cratère de l’Etna



Hubert Astié, le Bassin de Cérès et une autre baie infinie dans la perspective de Versailles
Il était finalement difficile de revenir directement de Caen jusqu’au Luxembourg en frôlant la région parisienne sans s’arrêter dans cet autre patrimoine hautement significatif de la France que constitue le Domaine de Versailles. Il est vrai que je ne pouvais pas savoir, en ce début du mois de décembre, qu’au moins deux grands de ce monde y feraient un détour, sinon j’aurais été encore plus fier d’avoir eu cette idée avant eux.
Après le Mont Saint-Michel, le château de Versailles accueillait les mêmes Japonais disciplinés. Il s’agissait finalement peut-être en effet des mêmes !
Après le Mont Saint-Michel où je me suis fait expliquer longuement la manière dont on allait essayer d’endiguer le flot de touristes pour qu’il défigure le moins possible les environs immédiats du monument, Versailles semblait un paradis puisque la queue attendait sagement, disciplinée mais nombreuse, aux portes du paradis sans envahir les jardins.
Ils se dirigeaient tous vers les appartements et la Galerie des Glaces, que je n’ai plus vus de près depuis les samedis matin avec mon papa et les dimanches de grandes eaux avec mes grands parents.
Là bas, dans la Baie, on cherche à parquer les visiteurs au plus loin et à établir une sorte de jetée, comme on en voit dans les stations balnéaires anglaises, longue allée sur pilotis où il fait bon marcher et sur laquelle une navette, dont on peut espérer qu’elle ne sera pas polluante, conduira les visiteurs fatigués ou trop pressés.
Et celui qui passera le moins de temps, sera aussi celui qui paiera le plus. Un système qui avait été envisagé pour le Musée du Louvre, où un ministre avait pensé un jour – Jack Lang peut-être ? – donner la gratuité de l’entrée à ceux qui étaient vraiment amoureux de l’endroit, au point d’y revenir au moins chaque semaine. Après tout, le Louvre n’était au départ qu’une collection destinée à ceux qui voulaient étudier de près leurs prédecesseurs et s’inspirer des chefs d’œuvre du passé… ! Y insérer aujourd’hui à titre temporaire des œuvres d’artistes contemporains choisis par des intellectuels, n’est que justice. Anselm Kiefer précède Jan Fabre, et s’il y a forcément un effet de mode, cela ne fait que perpétuer le rapport incestueux que tous les créateurs entretiennent avec leurs aînés.
Pour le reste il s’agit d’un vaste tiroir caisse organisé à la dimension de la masse touristique qu’il a suscitée. Viennent y fantasmer aujourd’hui ceux qui ont vu ou lu le Da Vinci Code, en espérant y découvrir Jean Reno devant un tableau baroque.
Bien entendu, je n’ai pas fait cet arrêt à Versailles juste par pur devoir de mémoire. J’avais plein de raisons de m’accorder ce plaisir, mais l’une d’entre elles était de revoir le jardin, planté de neuf, élagué par la tempête de décembre 1999, un jardin pris par le froid, sans ses parures de feuilles. Une épure en quelque sorte.
Versailles c’est aussi une part de mes souvenirs d’enfance, parmi les plus émerveillés. Versailles était à portée de train. Par la gare Saint Lazare, il n’y avait au fond que quelques quarts d’heures de trajet, avant une traversée à pieds d’un centre ville un peu compassé, puis la montée des pavés, comme sur un carrosse, pour atteindre le château, et ensuite, le dédale d’un espace sans fin, qui me semblait en effet immense, plein de pièges et de lieux de rencontres bizarres faits de fausses bergeries et de temples dépourvus de cultes.
J’allais y retourner ensuite en voisin, parcourant, à la limite des grands dessins de Le Nôtre, les parfaites étendues du Parc de Chèvreloup, un arborétum national, un peu avant qu’il ne finisse par être ouvert lui aussi au public. J’y suis allé chaque année au cours des années soixante dix, de la fin du printemps au début de l’été, polliniser les cèdres ou couper les pommes de pin sylvestre au moment de la fécondation et dans le temps de l’embryogenèse.
L’Arboretum de Chèvreloup est en effet un conservatoire, où l’origine des arbres est connue, même s’il a souffert pendant la dernière guerre mondiale, où il a été découpé en jardins familiaux, et plus encore durant la tempête de 1999 qui a vu disparaître, parmi bien d’autres, un Sophora planté par Bernard de Jussieu en 1747. Ce parfum de passé rendait le prélèvement du matériel botanique plus « sérieux », en compagnie de ces témoins dressés sur leurs racines anciennes. Qu’ils étaient beaux ces petits matin solitaires, quand des théories de lapins décampaient dans le sillage de mon cheminement !
Versailles tel qu’en éternité.
Entre cette jeunesse là et aujourd’hui, des êtres se sont mis en travers pour m’en parler, mais je n’y suis plus revenu. Je me souviens des exposés d’Hubert Astier, Directeur d’un Etablissement public qui avait réunifié gestion du jardin et des bâtiments. Je l’ai connu d’abord à Florence où nous avons dîné dans le merveilleux Palazzo de la villa Gamberaia, puis à Palanga où je l’avais invité pour un colloque européen afin qu’il apporte un éclairage sur la manière de valoriser un patrimoine à la fois fragile et intangible. Ce personnage sympathique, vivant comme un prince en son château, a été pris au moment de sa retraite en 2003, en flagrant délit de prise d’intérêt et mis en examen. Je pense qu’il doit ce dernier faux pas au zèle de son successeur, Christine Albanel, devenue depuis Ministre de la Culture. La voilà elle aussi plongée aujourd’hui dans un contexte difficile de mépris pour son ministère et ayant du coup ouvert la porte du jardin à Jean-Jacques Aillagon, lui-même ancien ministre de la Culture, malmené par les intermittents du spectacle et réfugié dans ce grand domaine, en attendant que le vent souffle de nouveau en sa faveur.
Un jeu de chaises musicales, où l’ancien secrétaire général du RPR, ancien chef de cabinet d’un troisième ministre de la Culture, Jacques Toubon, tombe le premier dans un piège, avant que son successeur s’en extirpe, pour y faire plonger à son tour un commis de l’Etat qui a failli enterrer TV5. Bref !
Mais je ne peux oublier non plus le travail avec Jacques De Givry, ingénieur et photographe qui, en vrai voisin celui-là, a inlassablement photographié les heures mouvantes de ce parc. Il nous a fidèlement accompagnés dans toutes les étapes du livre que j’ai écrit avec Claude Fauque sur les jardins d’Europe, il y a neuf ans.
Une fois tirés ces écrans qui étaient venu occulter ma mémoire, je suis resté émerveillé par le grand dessin et dessein du Prince. Quelle logique et quelle beauté logique ! Quelle science du trompe l’œil avec les moyens de la géométrie. Quelle rigueur pour tant d’illusions et d’affirmation d’une primauté du Roi sur la nature, sur le paysage et sur l’Europe.
Et combien de messages à destination des courtisans dans ces bassins où l’Antiquité revisitée par La Fontaine et Charles Perrault donne des leçons au présent. Comme un écho se répercutant sur la murailles des siècles, les messages de Charles Perrault en faveur des modernes, protégés du Roi, nous font penser aux déconvenues d’Ovide célébrant les Empereurs et, toutes proportions gardées – c’est leur faire trop d’honneur – aux accents chafouins des journalistes qui tournent autour de nos dirigeants actuels.
Célébrer la minute présente sans référence culturelle est certainement bien pire que de rejeter les Anciens, tout en sachant lire dans leurs livres ! Et plus méprisable !
« La belle Antiquité fut toujours vénérable ;
Mais je ne crus jamais qu’elle fût adorable.
Je voy les Anciens sans plier les genoux,
Ils sont grands, il est vray, mais hommes comme nous ;
Et l’on peut comparer sans craindre d’estre injuste,
Le Siècle de LOUIS au beau Siècle d’Auguste. »
A cette saison, le lieu de spectacle est vide, les allées sont désertes et les bosquets apparaissent sous les charmilles brunies. La leçon de choses, la leçon de vie et la leçon de savoir vivre s’étendent à nos pieds comme des évidences.
Chaque bassin est une leçon dans cette lumière que le Roi Soleil ne ranime plus.
Latone que Zeus engrossera pour son malheur, accouchant avec l’aide de l’onde et d’une île soutenue par un pilier, d’Apollon et d’Artémis, saura se venger de paysans fangeux en les transformant en Batraciens.
Je regardai cette image de grenouilles apeurées, autour de la blanche nudité de Latone, il y a quelques jours, me souvenant des Métamorphoses et songeant à notre Président.
La comparaison vaut-elle qu’on s’y arrète vraiment, quand il s’agissait de mythes fondateurs et non de légendes pour midinette, où l’on raconte l’histoire d’une chanteuse qui a eu le bon goût de se faire raccompagner dans le carrosse du roi avant que le sien ne retourne à l’état de citrouille ?