« Ce n’était pas les gens que je voulais peindre. Ce que je voulais peindre c’était le rayon de soleil sur le côté de la maison. »

Si l’on veut aborder l’œuvre d’Edward Hopper du point de vue technique, on peut en effet chercher du côté de ses relations parisiennes avec l’héritage des Impressionnistes. C’est une voie possible.
L’exposition de la Fondation Beyeler, qui fait la part belle aux gouaches, aquarelles et dessins, ouvre le regard presque en permanence sur les paysages qu’il a su rendre iconiques. Mais ce ne sont pas des paysages que l’on a d’emblée envie de découvrir, comme pour se plonger dans une carte postale, en clignant les yeux, pour faire vibrer la lumière. Une autre voie, donc !
Il s’agit plutôt de paysages plongés dans une étrange éternité, comme ceux du film fantastique « Die Wand » de Julian Roman Pölsler, où l’héroïne reste enfermée, coupée par un mur transparent et invisible d’un monde où les humains et les autres espèces ont sans doute été anéantis, même si apparemment, tout semble en paix.
« Chez Hopper, le paysage, qu’il soit celui des villes, des côtes rocheuses de Cape Cod ou des routes de province américaines, nous paraît toujours le portrait d’une solitude irréductible dans la multitude. » écrivent avec justesse Guitemie Maldonado et Valérie Bougault dans Connaissance des Arts.

J’ai très peu séjourné dans des villages de l’Amérique profonde et dans les villes moyennes et s’ils me semblent pourtant familiers, c’est certainement grâce à la lecture de William Faulkner, de John Steinbeck et grâce à des cinéastes qui ont abandonné le décor du Western, pour s’arrêter devant quelques maisons campagnardes ou rurales aux trop lourds secrets.
Comme une odeur de paille et de poussière inéluctable à laquelle on ne peut échapper tant l’horizon semble inatteignable, ou bien encore, comme un sentiment d’horreur sourde où se devine un crime qui vient certainement d’être commis dans une maison bien rangée où tous les instruments de l’électro-ménager ont été parfaitement astiqués.
Mais peu à peu, ce sont les « scènes » quasiment littéraires et / ou cinématographiques d’Edward Hopper évoquées par Le Monde, qui sont venues tout recouvrir, tandis que disparaissaient parallèlement presque tous les critiques de la Nouvelle Vague, admirateurs des cinéastes américains, réunis dans les « Cahiers du Cinéma » des années 60 et 70.

Une villa isolée devant laquelle plus aucun train ne semble devoir passer, un bar éclairé d’ennui, où les clients paraissent attendre le diable, une station-service où viennent faire le plein des femmes trop maquillées qui ne repartiront peut-être pas, une autre villa où une autre femme seule guette un inconnu qui ne viendra pas et cette dernière femme, en train de bronzer sur une terrasse, devant un homme impassible, plongé dans la lecture de son journal.
Des histoires qui pourraient commencer, ou bien qui sont déjà terminées, ou bien encore qui attendent l’écrivain ou le scénariste qui a laissé son stylo suspendu en l’air et se demande si ça vaut vraiment le coup d’aller plus loin !
“If I could say it in words, there would be no reason to paint”.
Une phrase qui explique peut-être l’admiration redoublée suscitée aujourd’hui par les œuvres de Hopper, à un moment de l’histoire occidentale où beaucoup d’écrivains traduisent une humeur générale de découragement et de fascination pour l’inéluctable des catastrophes écologiques.
Devant des tableaux figés, on se sent le droit, sinon le devoir, de ne plus rien raconter, de ne plus rien croire, de ne plus rien espérer !
Que le soleil se couche, ou se lève, sur un paysage déserté, avec des rails ou des routes inutiles, rien ne vaut plus, rien ne tient plus !
Et pourtant la vibration de ces toiles vient nous frapper, comme un soleil trop intense, dans un silence insoutenable d’apocalypse.
« Cette peinture est une tentative de peindre le soleil en blanc, avec presque pas ou pas du tout de pigment jaune dans le blanc. Toute idée psychologique devra être fournie par le spectateur. » écrit-il à propos de « Second Story Sunlight » où le « couple » que j’évoquais semble superbement s’ignorer.

Tout semble en effet en marge. Et c’est à nous d’écrire dans cette marge et de prendre des notes, comme le font les bons élèves résignés.
De fait, Wim Wenders a été un très bon élève, poussé dans le vide de l’admiration que le peintre a suscitée en lui pendant des années, afin de mieux l’absorber.
Dire que j’attendais le cinéaste depuis longtemps n’est pas peu dire ! Fort heureusement, « Les Ailes du désir » (Der Himmel über Berlin, 1987) reviennent régulièrement franchir les écrans d’Arte pour nous réinsuffler un peu de magie illusionniste et, au sens propre, nous ramener sur terre.
Depuis que j’ai eu la chance d’assister à la première projection de « Carnets de notes sur vêtements et villes » (Aufzeichnungen zu Kleidern und Städten) au CCI dans la salle du Centre Pompidou, grâce à son amie, Marion Guilbert, la styliste également proche de Pavel Lounguine, qui nous avait beaucoup apporté pour l’exposition « La Mode, une Industrie de pointe », je me sentais un peu orphelin, abandonné par l’immense talent d’un maître de l’innovation formelle au service de l’imaginaire, même si les documentaires sur le « Buena Vista Social Club » et sur Pina Bausch, m’ont consolé de cet éloignement relatif.
Pour suivre les pérégrinations de Yohji Yamamoto entre Paris et Tokyo, il avait inauguré avec talent l’utilisation de la petite caméra numérique.
Aujourd’hui, comme pour Pina, il utilise la caméra 3D pour faire cette fois une effraction dans une œuvre pourtant a priori impénétrable.
Et c’est une réussite d’une étrangeté à la hauteur de son compère, le peintre disparu en 1967 !
J’étais resté sur l’utilisation des lunettes à la vision binoculaire rouge et verte que j’ai dû utiliser, comme un gadget amusant, dans les années 70. Attraction de foire, digne de la surprise effrayée suscitée par le train entrant en gare de La Ciotat. Celui des Frères Lumière, à la naissance de l’image animée.
Mais ici, nous sommes loin du simple jeu forain.
Nous sommes bien entendu confrontés à une illusion, mais à une illusion respectueuse. Une plongée au sens propre où les personnages muets viennent nous frôler, nous dire que nous sommes leurs égaux dans le désespoir et la solitude.
Une plongée magistrale dans le Sens profond de l’oeuvre.
« Frères humains, qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis. »

Ces deux artistes, peintre et cinéaste, sont aussi implacables que François Villon !
Et ce désespoir glaçant, nous l’avons bien mérité !
« Hommes, ici n’a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! »
Edward Hopper. Fondation Beyeler, Baselstrasse 101, CH-4125 Riehen/Basel. Jusqu’au 17 mai, du lundi au dimanche de 10 heures à 18 heures, le mercredi de 10 heures à 20 heures.
Clichés MTP.