
Troisième temps de la réponse : l’Hospitalité comme valeur partagée des itinéraires culturels du Conseil de l’Europe
L’Hospitalité sur les chemins de pèlerinage fait partie de la définition même. « Pendant longtemps elle a été considérée comme un geste charitable qui consistait à recueillir, à loger et nourrir gratuitement les indigents et les voyageurs en particulier les pèlerins. Exercer l’hospitalité c’était donc faire preuve de vertu ».
Elle est donc là dans son origine, comme une valeur chrétienne et comme un moment de l’aménagement de la route, qui rend la Foi plus sûre, mais aussi plus solide, comme si l’accueil constituait un argument de la route elle-même et comme si la route s’établissait son tracé sur les étapes d’un partage dans lequel la santé qui est donnée ou restaurée s’échange contre une culture étrangère, mais dont les fondements profonds existent dans une transcendance vécue en commun.
Et la démarche qui a fait en sorte que ce même chemin de Foi et de Spiritualité soit aujourd’hui, en affirmant une laïcité, au-delà de la transcendance, un chemin de dialogue européen, une sorte de laboratoire de la (re)construction européenne à ciel ouvert, n’est pas seulement un signe tangible de modernité, mais une affirmation que prendre le chemin, c’est abandonner des préjugés et être prêt à être « mesuré » à l’aune de l’accueil.

Il s’agit en quelque sorte d’un grand saut dans l’inconnu d’une vision européenne commune, mais dont on doit avec humilité, accepter les différences locales, à l’épreuve des identités ouvertes. Inutile de dire que l’idée d’y ajouter d’autres voies de pèlerinage vers d’autres sanctuaires, certains plus anciens, certains plus récents, d’autres parallèles, complémentaires ou alternatifs, ou d’explorer les grandes voies du monachisme, de l’Ouest, comme de l’Est, conforte la démarche européenne en dressant une carte certes complexe, mais vivante et mouvante, d’une Europe en marche, trouvant à la fin la victoire de l’Hospitalité contre l’Hostilité et redécouvrant l’aménagement du territoire, comme une intelligence du paysage pour celui qui en devient un hôte.
De ce fait, d’autres routes partagent ou complètent cet idéal. En parcourant les chemins de Saint Martin, c’est de partage comme valeur européenne et universelle dont les marcheurs s’entretiennent. Comme le précise Catherine Lalumière :
« Il s’agit, cette fois, non pas du geste de générosité de celui qui a, envers celui qui n’a pas. Il s’agit de prendre en considération des biens qui sont des biens communs, parfois communs à toute l’humanité, et que nous devons partager, nous les milliards d’individus qui composons l’humanité sur cette terre. Il y a tous les biens de la nature, l’eau, l’air, la terre, les ressources minérales, les ressources énergétiques. Il y a également l’éducation et la culture. Il s’agit du fruit du travail des hommes au fil des siècles. Mais à partir du moment où les hommes les ont créés, l’éducation, la connaissance, deviennent un bien. Est-ce qu’ils seront réservés à certains, alors que d’autres en seront privés ? »
En suivant les routes de l’Olivier, il s’agit plus encore qu’un symbole de paix, d’une rencontre d’arbre en arbre, comme tissée d’une seule grande oliveraie européenne et méditerranéenne. De la Grèce où Athéna plante en terre une lance de guerre pour donner aux hommes un arbre aux vertus multiples, la paix dialogue avec l’hospitalité démocratique, ou pour reprendre les paroles d’André Malraux finalement peu éloignées de celles de Winston Churchill :
« Je parle de la nation grecque vivante, du peuple auquel l’Acropole s’adresse avant de s’adresser à tous les autres, mais qui dédie à son avenir toutes les incarnations de son génie qui rayonnèrent tour à tour sur l’Occident : le monde prométhéen de Delphes et le monde olympien d’Athènes, le monde chrétien de Byzance – enfin, pendant tant d’années de fanatisme, le seul fanatisme de la liberté. »
Enfin, sur les Routes d’Al-Andalus, comme sur l’itinéraire du patrimoine juif, ou sur celui du patrimoine des migrations, on parlera toujours d’une citoyenneté mixte, d’une citoyenneté en partage, que des moments de folie, des périodes de crise économique ou religieuse, des moment d’Inquisition ou de reconquête aveugle transformeront en rejet, en violence, voire en massacre, comme s’il s’agissait d’effacer la possibilité même d’un accueil.
Comprendre ce rejet, aller à sa ou à ses racines anthropologiques, c’est comprendre la peur et savoir que l’Hospitalité peut – ou doit – rejoindre l’universel.

Un tour de France de l’hospitalité citoyenne, comme le suggère Maria Guerra, peut aisément devenir un tour de l’hospitalité des itinéraires culturels, dans leurs diversités et dans leurs spécificités, voire dans la déclinaison des termes de l’accueil.
Mais, au-delà des différences, le seul fait d’offrir une clef de compréhension et de visite, ne serait-ce qu’une seule clef, est le gage d’ouverture à une Europe des visions complémentaires, quand tous se sont jaugés.
« Dans le très petit village hongrois où j’ai passé mon enfance, à la frontière roumaine, nous vivions comme une grande famille. Un tiers hongrois, un tiers roumain, un tiers rom, tout le monde se connaissait. Pourtant, il semblait tout naturel que, malgré d’excellents résultats, je sois reléguée au fond de la classe. C’était de la discrimination, c’est vrai, mais nous n’étions pas en danger, comme c’est le cas des Roms aujourd’hui dans plusieurs pays de l’Union européenne. » affirmait récemment dans Le Monde la députée européenne Mohacsi.
Est-ce qu’avec l’aide de tous les itinéraires culturels, réunis dans une citoyenneté de l’accueil, en dépassant les besoins contingents où sont parfois réduites les Institutions d’affirmer qu’elles cherchent à résoudre un dilemme sans pouvoir cependant aboutir à une issue concrète, une solution à cette discrimination, comme à d’autres discriminations aussi tenaces, pourrait-être atteinte ?