Vendredi 30 novembre 2007 : Caen, la spiritualité d’un monument

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En passant d’un sanctuaire à un autre.  

Il reste en effet deux réunions sur le programme du XXe anniversaire des itinéraires culturels cette année, et en même temps deux symboles forts : le Mont Saint-Michel et Mozart.  

Et une fois encore, je n’ai pas trop envie d’insister sur les rencontres politiques. J’en fais ailleurs le compte rendu pour ceux qui auront à en comprendre les conséquences.  

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J’ai traversé la France d’Est en Ouest pour rejoindre Caen que je n’avais plus visité depuis longtemps et, de là, pour atteindre le Mont Saint-Michel qui restait il est vrai assez loin dans mon souvenir.  Le responsable des grands travaux de désensablement de la baie – on dit : « le rétablissement du caractère maritime du Mont » – précisait qu’il s’agissait d’un monument où on revenait, ce qui détermine bien entendu la nature des visiteurs et l’offre touristique. Une fidélité en quelque sorte. 

On y revient chaque année si on vit dans la proximité, ou bien deux fois dans sa vie, si on habite plus loin : une fois avec ses parents et une fois avec ses enfants.  Je me souviens encore très bien de la visite avec mes parents. Je pense même que si je cherche bien, je retrouverai mes carnets de vacances et je pourrai savoir avec précision à quelle date je suis venu là en autocar – mes parents ne conduisaient pas – et depuis quel lieu de villégiature. Par contre je n’ai pas de souvenir d’y avoir emmené mes enfants. Je pense qu’ils y sont allés eux-mêmes ! 

La journée du jeudi s’est déroulée dans l’Abbaye aux Dames de Caen, siège du Conseil Régional dont la grande salle de réunion s’orne d’une longue tapisserie de Michel Tourlière. L’histoire des sites religieux de Caen est passée pour moi un peu derrière les séances de travail et les rencontres, mais je sais bien que l’esprit des lieux était suffisamment fort, de Caen au Mont, pour attirer une délégation du Puy-en-Velay et de Saint-Michel d’Aiguilhe, une autre d’Italie, de plusieurs points de la Via Francigena et enfin, de Saint-Jacques de Compostelle.  

Il n’est en effet que temps d’accélérer le travail sur la gouvernance des chemins, les recoupements, les coopérations possibles et la communication globale sur un réseau dense qui traverse l’Europe depuis des siècles et dont les parcours se sont mis en place avec une logique historique qu’il faut redonner à lire. Ce sera un chapitre à écrire pour mes rapports de fin d’année et pour les premières réunions de 2008. 

Mais la journée de vendredi a constitué par contre une application pratique de ce que veut dire la médiation d’un sanctuaire et l’approche sensible de sa signification. Le Mont est encore dans les sables et la séance d’explication très claire sur les travaux qui sont entrepris par l’Etat et les collectivités, par un brillant polytechnicien, suscitait en effet l’envie de revenir…dans cinq ans, à la fin des travaux.

Pourtant, j’aimerais bien revenir avant, très précisément le 29 septembre 2008, pour le 1300e anniversaire, qui constituera un des derniers événements symboliques du XXe anniversaire des itinéraires culturels, et d’autant plus symbolique que ce sera mon anniversaire. 

Avoir hérité d’un itinéraire sur mon saint patron est finalement un drôle de cadeau. 

Revoir le Mont, dans une atmosphère grise et pluvieuse de fin d’automne, en profitant des explications de l’administrateur du lieu, constituait, je l’ai dit, un moment de mise en perspective du discours sur le monument. Discours qui doit se fonder sur le symbolique et sur les textes : pourquoi en effet a-t-on décidé de créer la Jérusalem céleste sur terre, à cet endroit où la terre peut en effet disparaître et où l’archange fait une autre apparition, dans la jonction que les moines ont créé entre le Mont Gargan (Le Monte Garganno des Pouilles) où son épée est plus qu’un symbole, une réalité matérielle et ce rocher entre ciel, terre et mer pris dans els courants de la marée et celui du Couesnon ?  

Pourquoi à cet endroit là, imprenable et incertain, dans un nulle part qui favorise les mirages ? Pourquoi à une limite géopolitique qui reste encore aujourd’hui une limite administrative, entre Normands devenus anglais et Bretons dissidents ?  

Pourquoi encore cet édifice en équilibre sur le rocher, le transcendant en multiples cryptes qui soutiennent autant de merveilles offertes au pèlerinage ? Et pourquoi ces afflux de jeunes pèlerins au XIVe et au XVe siècle ? Pèlerins enfants venus de toute l’Europe, mais surtout d’Allemagne. Pèlerins sous la protection d’un saint qui doit beaucoup à Hermès et à Mercure, mais que la chrétienté arme pour vaincre nos peurs et nous conduire vers le Très Haut. 

Tout est gris bleuté, du sable mouvant jusqu’à la pierre. Tout est dans le passage d’un ton à un autre dans un camaïeu sans pareil. La terre reprend ses droits dans des herbues qui se ferment. Les oiseaux affrontent le vent et le froid. Mais le vent souffle du large, de cet ailleurs d’où la marée doit revenir. 

Il y a peu de touristes et seulement Japonais. Grâce à cet aspect déserté,  on pourrait en effet se mettre dans la peau de celui qui venait de très loin. De celui qui découvrait cette élévation dont la Bible lui avait parlé.  Bataille de l’homme avec ses pentes douces ou maléfiques. Bataille de la terre et de la mer. Accumulations de symboles. 

Et dans l’enceinte, une perfection des volumes qui se dégagent de siècle en siècle, comme si le chant n’était suffisant pour s’adresser à Dieu, que s’il se propage entre des espaces propres à l’ambiguïté des masses. 

Place forte ajourée. Place forte en équilibre. 

J’ai une forte envie d’aller visiter les autres monts et les autres sanctuaires michaéliques, gardant seulement le souvenir de celui des Cornouailles. Un Mont également entouré d’eau, baigné par le Gulf Stream, orné d’un jardin exotique où, dans la chapelle privée de Lord et Lady Saint Levin, s’est élevé pour nous un dimanche au début de la messe, l’hymne européen en langue cornish. 

C’était il y a onze ans. Les gardiens du Mont qui participent à cette rencontre me disent que la propriétaire est décédée il y a trois ans et que le Lord a rejoint la terre ferme.            

Les itinéraires culturels retrouvent les symboles de l’histoire. Tous les symboles sont forts et égaux, mais il est vrai qu’il y en a de plus égaux que d’autres.   

« Après cela j’eus une vision : une trappe était ouverte dans le ciel, et la voix claironnante que j’avais entendu converser avec moi me disait : « Monte ici que je te montre ce qui doit arriver plus tard. »  Je vis alors un ciel nouveau et une terre nouvelle, puisque le premier ciel et la première terre s’en étaient allés : seulement il n’y avait plus de mer désormais. Je vis aussi la ville sainte, Jérusalem nouvelle, descendre du ciel d’auprès de Dieu, comme une fiancée parée pour son époux. » 

Apocalypse de Saint Jean.

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