
Cela faisait plusieurs années que je n’étais pas revenu à Saint-Jean d’Angély pour une session de citoyenneté européenne. Sans doute en raison d’un manque de temps et non d’un manque d’intérêt, alors que de 1999 à 2003, je suis intervenu dans presque toutes les rencontres tri-nationales, en France, en Roumanie ou en Espagne.
Je suis attaché à Saint-Jean d’Angély par d’autres liens que ceux qui me relient à l’extraordinaire travail qui est fait là – et à partir de là – pour amener une classe d’âge à prendre conscience de l’importance d’un passé et d’un présent communs à l’intérieur de l’Europe.
J’ai déjà écrit en mai dernier le plaisir que j’ai d’y rencontrer régulièrement Denise Majorel, plaisir réciproque, quand ainsi la jeunesse resurgit dans ses moments de grâce et de choix, quand la vie a pris un tournant au hasard d’une rencontre.
Denise a fêté ses quatre-vingt-dix années cet été.
Le lien qu’elle constitue avec ma jeunesse et ma passion pour la tapisserie prend chaque mois un caractère d’autant plus précieux que les témoins se dispersent, ou bien vont habiter d’autres espaces que nous ne connaissons pas encore.

Les deux universités d’automne auxquelles j’avais participé ces deux dernières années, m’avaient redit le bien précieux de ce témoignage fragile. Je ne peux que le redire et me conforter dans l’idée que j’ai bien fait de prendre le temps de m’arrêter quelques jours.
Mais j’étais venu pour une conférence, une rencontre, dans une session qui était consacrée elle aussi au XXe anniversaire des itinéraires culturels. Par chance il y avait de jeunes lycéens de Santiago, d’autres de Berlin et quelques Français, rattrapés en cours de vacances.
Ces sessions à vrai dire se mettent en place de plus en plus difficilement. Elles devraient, comme les itinéraires culturels, constituer des services publics européens. Mais dans les deux cas, les actions sont certainement trop peu conventionnelles, pour être réellement apprivoisées ou acceptées par les Institutions.
Est-ce donc si difficile de convaincre les chefs d’établissements de laisser partir des jeunes pour une quinzaine de jours ? Est-ce donc si dangereux de créer ces grandes diagonales où chacun se retrouve à nu devant une autre culture, et de pleine connivence dans l’utilisation d’outils de connaissance et de contact, que sont les espaces informatiques, à la fois déstabilisé et si semblable ?

Le proche, l’autre, le lointain, trois notions à considérer ensemble, pour combattre l’aliénation.
Il s’agit d’écouter, de discuter, de comprendre, de visiter et de faire…un film, un objet, une performance, tout ce qui rend l’expression à la fois personnelle et partagée.
Ce n’est pas tant l’information qui est apportée…en ce qui me concerne une porte ouverte sur de grands axes de lecture de l’Europe et ce point focal sur un outil de connaissance qui fête ses vingt années, que les questions, qui sont importantes.
C’est un peu comme si Ulysse retournait dans sa patrie, comme le fait chanter Monteverdi, et qu’il devait expliquer son grand parcours européen et les raisons de ses étapes.
Je crois l’avoir dit aussi : Ulysse était un grand menteur, mais je crois qu’il n’a jamais douté que son voyage devait revenir à son point de départ, entre fils et épouse et qu’il se préparait à prendre autant de temps à raconter, qu’il en avait pris à déjouer les pièges des hommes et des dieux.
Mais ce qu’Homère raconte suit un fil conducteur qui peut avoir pour prétexte un certain nombre de mensonges. Les récits qu’il accumule et enchaîne, deviennent des mythes parce qu’ils touchent juste, juste et en profondeur. Raconter l’Europe dans le retour de Santiago à l’histoire millénaire, à des enfants qui ont grandi là, réunis avec d’autres qui venaient de quartiers plutôt favorisés d’une ville où leurs parents ont dû oublier l’histoire au profit de la survie quotidienne, avec un mur en partage, prend du sens. Il faut juste redonner quelques clefs pour le lire.

Comme lorsque j’ai pu animer des discussions entre des Italiens qui avaient Pavie et François Ier pour ligne de mire… et pour voisins récents des Albanais, avec des jeunes Roumains de Călărași dont l’horizon du Danube semblait encore masquer le voisinage bulgare et des Français en lycée technique, surpris de constater qu’ils pouvaient parfaitement être les acteurs de leur vie, d’une vie où les fenêtres s’ouvraient à long terme.
Cette fois, je n’ai pas pu m’empêcher lors des conclusions de la réunion de reprendre une date. Du fait de l’interruption de mes interventions pendant quelques années, j’étais, pour la première fois, devant des jeunes qui n’étaient pas nés lors de la création du programme des itinéraires culturels.
Transmettre est vraiment une priorité !
Serons-nous assez nombreux à le faire ?
Les photographies de la session sont de Pierre-Henri Debiès
La photographie de l’Abbaye est de l’auteur
