Samedi 27 janvier 2007, Luxembourg : Israël au cœur ?

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Ivan Levaï, comme l’abbé Pierre ou Marcel Jullian sont d’abord des voix. Dans des registres différents, mais c’est la radio qui me les a rendus présents et vivants. Voire même quotidiens. En tout cas nécessaires.

Ivan Levaï pour beaucoup de Français est lié à l’analyse de la presse. « Un exercice qu’il a mené à une hauteur qui n’a pas été égalée » affirmait Mario Hirsch, le Directeur de l’Institut Pierre Werner, jeudi soir, en prélude à la conférence du désormais Directeur de la « Tribune Juive », dans la salle Robert Krieps de l’Abbaye de Neumünster

L’Institut Pierre Werner est notre voisin. Il a pris le nom d’un ancien Premier Ministre luxembourgeois, décédé en 2002 et dont le nom s’est attaché à la naissance de l’idée de l’euro.  Je me souviens de cet homme attentif qui avait accompagné la Ministre de la Culture du Luxembourg lors d’un colloque à Sibiu en 1998, colloque pendant lequel nous avions réuni le jury d’un concours sur la qualité de l’habitat rural récent dans les pays d’Europe centrale et orientale, concours préparé par Claudia Constantinescu.  

Sur ce premier symbole humain d’une Europe en mouvement dont la famille a légué la bibliothèque à l’Etat luxembourgeois, on a voulu superposer un néo-symbole d’une Europe du dialogue en inscrivant la naissance de cet Institut sous l’ombre tutélaire d’un « Petit noyau d’Europe situé à Colpach », là où les époux Mayrisch ont su accueillir, avant la dernière guerre mondiale, l’Europe intellectuelle.  Le défi est peut-être un peu grand, mais le temps et l’obstination sont souvent nécessaires à consolider la volonté politique. 

Après un temps d’adaptation et de crise voilà un programme annuel, conçu par le nouveau directeur, qui commence par une discussion sur le Moyen Orient. Et dans ce cadre-là, Ivan Levaï est chargé de la part israélienne, et donc de la part juive, et donc – je pourrais continuer les propositions gigognes encore un peu – de faire un bilan de l’état du révisionnisme, de la négation de la Shoah, voire de la négation toujours active des Juifs et de l’Etat d’Israël. 

Au-delà de la véhémence que le journaliste, qui vient de faire paraître au Seuil « Israël, mon amour », a atteint en touchant au cœur de son sujet, après une bonne heure, épinglant chaque épisode du révisionnisme récent, sans oublier Roger Garaudy et son ami l’abbé Pierre, et en restant outré des rencontres provoquées récemment par l’Iran, il y a une dimension humaine qui doit tous nous toucher.  

Né de mère juive et de père autrichien, baptisé à Budapest avant la guerre, il se retrouve orphelin et est recueilli par un couple protestant. La guerre se passera donc entre les mailles du filet. Nul doute qu’il en reste une terrible question d’identité, sournoise. Il a voulu la « mettre en ordre » dans l’entrée de la vieillesse, en réaffirmant que l’identité qu’il veut se donner reste attachée à la France, dans l’amour d’Israël cependant, en assumant son choix – et non l’imposition de la naissance – d’être Juif. 

L’homme ne peut que séduire. J’étais d’ailleurs séduit d’avance, même si les détours pour arriver au cœur du sujet ont été un peu longs. Mais nous avons atteint des âges où le souvenir familial doit être souvent avoué avant la réflexion et où la rencontre des hommes célèbres qu’on a pu faire ici ou là, surtout lorsqu’on se veut un témoin, sert parfois de symbole. Je le comprends fort bien et je sais que parfois cela ralentit la parole dite ou écrite. 

Pierre sur pierre, ou plutôt un caillou placé à côté d’un autre, comme sur une tombe juive, son raisonnement se développe dans un espace où l’histoire ancienne n’est convoquée que par les pogroms historiques, par d’autres négations du Juif au cours de l’histoire. 

Je n’ai malheureusement pas pu rester pour le temps qui a été consacré aux questions, mais je suis finalement terriblement resté sur ma faim.  J’ai écouté un homme qui exhorte les Juifs présents, nombreux dans la salle et qui s’adresse tout autant à la conscience des non Juifs, pour leur conseiller la vigilance permanente, Il veut tous nous encourager à ne rien tolérer quand, en évoquant la « Race », quelqu’un parle de l’autre comme d’un non être, d’un accapareur. Ou pire encore le qualifie de menteur, l’accuse de falsifier l’histoire d’une supposée violence meurtrière, à son profit, ou au profit d’un état créé comme une patrie de référence et de recours, ou qui simplement accueille avec bienveillance ou amitié celui qui a participé à la négation de l’horreur. 

Là encore je comprends parfaitement cette nécessité de vigilance, exactement comme je comprends l’impérieuse nécessité de ne pas laisser se développer des commentaires angéliques sur la Grande Guerre où mon grand père est mort de la bêtise des généraux, avec des centaines de milliers de jeunes adultes comme lui, ou d’accepter des opinions qui minimisent les crimes du Communisme, les massacres des Kurdes perpétrés par Saddam Hussein avec des armes chimiques, le génocide des Arméniens…et combien d’autres crimes contre l’Autre qui sont en effet imprescriptibles. 

Les combats contre la bêtise sont inépuisables et leur nécessité doit se transmettre d’une génération à l’autre. 

Mais j’ai été surpris que jamais – je veux dire à aucun moment de la conférence, pour le reste je ne sais pas – Ivan Levaï n’ait évoqué le fait tout simple que si en effet on court le risque, après la mort des survivants, de nier leur souffrance et la barbarie nazie, et de passer au romanesque, à la fiction, comme le fait le récent Prix Goncourt, rien ne pourra jamais effacer que l’apport de la culture juive est présent, comme une évidence, juste à côté de nous, en nous, tous les jours et le restera.  

Elle est présente dans la racine des mots que nous avons adoptés et qui viennent d’un fond commun, dans la littérature que nous avons lue, dans les découvertes scientifiques qui ont marqué le XIXe et le XXe siècle, dans la musique que nous aimons, dans la cuisine que nous préparons, dans les espaces urbains et en particulier ceux qui ont été construits comme des refuges, dans l’économie mondiale, tous éléments de cette civilisation européenne dont nous faisons partie et que nous adoptons comme notre, Juifs ou non Juifs.  

Et que ces apports-là s’opposent de manière formidable à toute espèce de négation.  

Il suffit de l’expliquer, de le montrer, de le rendre visible, de le publier, de l’intégrer à une histoire commune, à la médiation du patrimoine, comme les promoteurs de l’itinéraire du patrimoine juif le font tous les jours.  

C’est aussi un moyen de lutte, fort et marquant, contre la perte de mémoire, qui ne met pas pour autant de côté le romanesque et la création auxquels les Juifs ont aussi droit. Est-ce que la poésie des peintures de Chagall doit-être oubliée pour cause de romantisme ?

J’aurais aimé ouvrir cette question-là. Je ne sais si les responsables de l’itinéraire, qui étaient présents dans la salle, ont provoqué cette discussion. Je le leur demanderai.

Cliché MTP

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