Le matin du deuxième jour, dans l’enceinte de la cathédrale, l’école catholique de Canterbury, Christ Church University, décerne ses diplômes dans une grande envolée de robes noires, de chapeaux carrés, de capes retournées par le vent qui souffle en tempête. Rubans rouges pour les élèves et jaunes pour le corps enseignant.

Le duc de Kent arrive dans sa voiture avec un drapeau de duc. Les mamans ont de jolis chapeaux. Les papas prennent des photographies. Comme hier, le chœur de la cathédrale est mobilisé. Des vêpres à la messe du matin, les robes noires à col de dentelle des enfants chanteurs s’agitent elles aussi.
Le cérémoniel est en marche.
Je crois que ce qui était vraiment sorti de ma tête, c’est justement cette solennité que je ne trouve nulle part ailleurs en Europe, de cette façon-là.
Dimanche matin, de nouveau, les jeunes gens de King’s School se pressent pour rejoindre l’office. Cravate noire et col cassé, ils donnent une sorte d’allure de contestation à un uniforme convenu et fixent leurs cheveux comme des branches de balais pour se donner de l’allure. Ils n’ont en effet, rien à voir avec les étudiants français ou luxembourgeois.
Samedi soir, dans les rues, les jeunes passent de pub en pub. Certains ont choisi un thème. Les filles se sont transformées en hôtesses de l’air des années cinquante. Elles ont un air d’été. Un air, sans jeu de mots, de s’envoyer en l’air.

En traversant la Manche, nous avons franchi une frontière, presque aussi sensible qu’il y a vingt ou trente ans et pourtant les contrôles tatillons ont disparu. Mais nous sommes physiquement ailleurs. Là où le cerveau droit et le gauche n’ont pas la même place que sur le continent. Cette différence vécue pour la première fois à douze ans, lorsque mon grand-père apportait sa gourde en cuir pour ne pas manquer de vin, ou à quatorze ans quand je me suis plongé seul dans la banlieue londonienne près de Hampton Court, du temps des Beatles et des mini-jupes, est toujours là, intacte. Elle ne se compense pas avec tous ces automnes où je suis allé faire partie du jury du Goldsmith College, ou bien quand en 1999 j’ai emmené Marie au Festival de Notting Hill. Ni avec ces printemps et ces étés dans les Cornouailles à visiter les parcs au climat si exotique. J’ai appris l’Angleterre de la soie, de Manchester à Ruddington, ou dans les anciennes rues huguenotes de la capitale. Je ne devrais donc plus me poser de questions. J’avais démythifié l’Angleterre. Et pourtant son décalage-revient au galop avec les joueurs de casseroles, leurs chapeaux haut de forme gondolés et leurs boutons de nacre et cette manière de résister aux intempéries, comme si les habitants étaient nés à l’intérieur d’un nuage.
Durant ces deux jours j’y retrouve les cuisines d’autres pays : fromages français, champagne, bières belges et goulash hongroise. C’est l’Eurofair, voulue avec une conscience du jumelage européen par la mairie ! On y prépare l’arrivée du Tour de France qui passera en juillet 2007 et un stand va rester là en permanence dans la rue principale, pour aider à compter les jours et faire découvrir le vélo aux plus jeunes, dans une sorte de préparation des esprits, comme à Strasbourg l’an passé. Un vélo que les journalistes italiens vont utiliser à contresens du Tour de France, pour remonter vers Canterbury. A lire donc l’été prochain le reportage dans le Corriere della Serra.

Cependant, au sein même des communautés, en l’absence de crises, il n’y a pas de frontière interne. Les groupes de croisent, se mélangent. On hèle les latinos et les afros pour les attirer’ vers une fête, à l’écart dans une rue moyenâgeuse qui serpente le long de la rivière. On accepte les Pakistanais dans une ambiance cubaine où les cocktails évoquent autant Hemingway que les Caraïbes. Sans doute à Canterbury, évite-t-on la récente méfiance vis à vis de l’Islam fanatique ? Mais Canterbury est certainement à plus d’un titre une exception.

Avoir concouru pour devenir capitale européenne de la culture laisse aussi des traces et crée des réflexes européens, et une vision transmanche.
Mais ce n’est pas seulement cela ! Je voudrais mieux comprendre le pourquoi de ce retour dans ma tête de la « différence ». Cette ambivalence entre être de son époque et acheter les mêmes fringues, les mêmes meubles, consommer les mêmes musiques que partout ailleurs, avec cependant un tout autre sens de l’apparence, en est certainement la cause. On retrouve en effet des apparences fortes et étranges, que ce soit dans cette soirée humide, ventée et froide de novembre où les filles acceptent d’aller jusqu’au bout de leur impudeur conquérante. Le corps est apparent, même revêtu de voiles, il est apparent dans la nuit qui s’avance, comme il l’était ce matin sous le costume d’étudiante, la mini-jupe soulignée par des jambes gainées de noir. Dans la ville même, toute empreinte des ombres de Marlowe et de Thomas Beckett et vivant de la réputation des « Contes de Canterbury » auxquels Pasolini n’a fait que donner un brin d’italianisme, on sait bien que chaque moment a sa place : le spirituel et le temporel. Le temps de la liberté du corps et celui de la prière. La seule déviance est de parfois jouer à se situer entre les deux. Mais ceux qui osent s’y aventurer semblent rares.

Passé le mur romain, on entre dans une réelle communauté. Au-delà on se dilue dans une vie communautaire disjointe qui s’étend dans autant de quartiers que les forêts ont laissé d’interstices et où l’on sent bien que la vie traditionnelle qui s’était installée lorsque les découpages se sont calés sur le commerce et l’industrie, a du mal à survivre aujourd’hui. Les pubs et les boutiques de proximité ont fermé, sauf exception. Des lofts ont remplacé les usines et les entrepôts. Pas de vraie surprise. Ce pourrait être semblable à Manchester ou à Nottingham, autour d’Anvers ou de Bilbao. Juste un peu plus de briques, un peu plus d’emprise sur la nature, un entremêlement entre rivières et cités, entre lacs et bâtisses. Ici, même si on habite la ville, on veut entendre les oiseaux et faire pousser un minimum de fleurs.

Les murs les plus centraux, ceux de la ville historique et de l’église restent donc les symboles des refuges suprêmes. C’est là que l’on échange, que l’on commerce vraiment et que l’on croise les touristes. Dans une odeur de curry très présente, à côté d’un panneau indiquant Rome à quelque 1150 miles, l’Europe joue de ses contradictions et les foules sortent de chez Marks et Spencer pour rentrer chez Boots.
J’avais pensé un moment à m’installer à Londres, il y a quelques années. J’aurais alors certainement oublié toutes ces aspérités que je remarque aujourd’hui.
Une envie de revenir. Je n’en n’ai pas vu assez. C’est bon signe.
