Une Fête Nationale au Luxembourg est comparable à n’importe quelle Fête Nationale, mais sa date, proche du solstice d’été ne constitue en rien une commémoration, même s’il est dit qu’on y célèbre depuis le XVIIIe siècle, la naissance du Souverain.

En fait, elle s’est d’abord déroulée le 23 janvier, date de naissance de la Grande-Duchesse Charlotte qui gouverna le Grand-Duché de 1919 à 1964 et ceci en remplacement de la célébration du jour de naissance des rois hollandais. Ce sont des raisons de commodité climatiques qui ont fait – et on le comprend – que le 23 juin ait été choisi.
Le 22 au soir a lieu une grande retraite aux flambeaux à laquelle participent de nombreuses associations, suivie par un feu d’artifice tiré depuis le pont Adolphe, tandis que le 23 se tient la parade militaire et le Te Deum.
Cette précision historique étant faite, je pense qu’il n’y a aucune honte à dire que pour la majorité des Luxembourgeois, il s’agit d’un jour de repos, surtout si, comme cette année, il survient en fin de semaine. Repos a souvent voulu dire pour nous, responsables des itinéraires culturels du Conseil de l’Europe, un jour de travail comme un autre, c’est à dire une mission dans un pays d’Europe, ou un dossier urgent à terminer. De fait il m’arrive rarement de participer à la célébration de l’une des deux Fêtes Nationales de mes deux pays, la France et le Grand-Duché de Luxembourg, travaillant le plus souvent dans un pays tiers, au moment de l’une et l’autre. Suis-je perdant ?
Pour une fois, le travail est plus lâche, je veux dire que je peux le faire à la maison et qu’il me permet un plein de lectures entre deux travaux plus administratifs.
Je peux me situer « de ce côté du phare » pour observer l’Europe depuis le Luxembourg.

L’expression me vient spontanément puisque le livre de Vincenzo Consolo qui a pris ce titre, est ouvert sur ma table et que les voyages en Sicile qu’il propose sont vus depuis la Sicile elle-même, derrière un phare qui éclaire le présent. Il sait nourrir un contre-feu à cette image un peu caricaturale que nous avons pris l’habitude de garder par devers nous, par confort, une image nourrie des récits des bandits d’honneur et de ceux de la libération américaine avec Lucky Luciano en tête. Il le fait en faisant appel à une érudition tant sur l’histoire que sur la littérature insulaire. Des noms connus et moins connus, ceux de Verga et Pirandello, Tomasi di Lampedusa ou Lucio Piccolo, Vittorini et Sciascia se côtoient ou se renvoient des images à contre-courant.
Lui aussi fait partie des auteurs du Pont de l’Europe :
« Ponte lo chiamarono con la voce originaria. Ch’era concreto impasto di desiderio e calcolo, slancio, urgenza d’unione, conoscenza, scambio tra una sponda e l’altra fluviale, tra l’isola e la terra.. Era valico ardito di barriera, colmatura di iato, superamento di natura, mito, Scilla e Cariddi delle rovine, Ellesponto verso la sconfitta di Platea. »…
« Depuis l’origine, on l’appela « pont ». Au premier abord, il n’était qu’un mélange concret de désirs et de calculs, d’aspirations et d’urgence, destiné à unir deux parties, des connaissances, à établir des échanges entre une rive du fleuve et l’autre, entre une île et la terre. Ensuite, il devenait un franchissement ardu de barrières, un colmatage du hiatus, un dominateur de la nature, un mythe, empêchant de tomber de Charybde en Scylla, l’Hellespont vers la défaite de Platées. »
Dans ce cas, malheureusement, les traducteurs ont grandement perdu de la scansion originelle…
Il n’empêche, ce livre d’érudition sur la Sicile commence dans les vapeurs de soufre, du côté des hommes et de leurs villages et se poursuit sur les barques de la pêche au thon, une pêche qui se termine parfois dans l’esclavage de l’autre côté de la mer. Ce thon toujours présent, même si les thoneries de Trapani ou de la Favignana sont en grande partie abandonnées. Mais on y trouvera aussi le combat démoniaque entre l’homme et l’espadon, lance contre épée, du côté de Scylla.

On ne voit pour notre part que le thon des restaurants, souvent amoureusement préparé et on rêve, à la lecture de descriptions épiques :
« Et nous aimerions avoir la capacité de décrire une boutique, une charcuterie de Trapani, de Marsala ou de Palerme, du XIXe siècle ou au début du XXe, et faire sentir l’odeur, la saveur des différentes parties du thon, de la tonnina en barils, dans les grandes boîtes en métal, et des autres parties en salaison et suspendues : les longues langues cireuses de la boutargue, de la laitance, et les soppressate, les saucisses faites avec de la ficaza, le cœur et le foie, de la buzzonaglia, les parties les plus grasses du thon, du mosciamà, les saucissons de filet de thon ; nous aimerions avoir la capacité de Rabelais qui fait sentir la quantité et la saveur des nourritures ou d’Alejo Carpentier qui fait sentir les odeurs des cordages, du rhum, des céréales, des harengs et d’une boutique des Antilles. »
A vrai dire, il n’est pas besoin des Antilles. On pourrait aligner en contrepoint la description de l’utilisation de toutes les parties du cochon par un paysan de Bretagne ou de Normandie, de Transylvanie ou d’Alsace.
Mais ici il y a cette recherche maritime, ce combat sur un élément toujours insondable, mystérieux et capable de capter le navigateur par le chant des sirènes. Il y a un danger immanent entre le feu de la terre et le déchaînement de la mer.
Ulysse est tout près. Et l’empreinte de l’antiquité veille à la porte des mafias, même si elles se sont aujourd’hui équipées de portables. Autour de Sciascia et Pirandello, écrivains de la célébration des hommes du soufre, les volutes de certaines vérités s’envolent :
« En 1861, les Italiens furent stupéfaits en apprenant que dix-sept millions de leurs concitoyens étaient analphabètes »…et plus loin « Ce ne fut qu’en 1885 que l’Institut géographique militaire parvint à fournir une mesure définitive du territoire national… » Unité tardive de l’Italie.
Découverte étonnée des enfants des soufrières, quasi-esclaves dans le siècle de la modernité. Folie tardive, longue à disparaître, dans un Occident de conquêtes sociales, ou bien monde de l’inconnu où les secrets sont encore l’objet de longues tractations d’échanges.
Dans les débris des tremblements de terre, les Siciliens ont fait renaître un Baroque quasiment pur. Ils ont accueilli le Caravage en fuite…ils ont mélangé toutes les terres méditerranéennes, arabes comme byzantines.

Ils cherchent à nouveau à attirer les visiteurs dans une aura de mystère qui va de l’odeur forte du poisson, au souffle du sirocco qui dépose le sable dans chaque interstice, à la douceur un peu écœurante, mais tellement séduisante de l’amande et aux amas de sel côtiers.
J’aimerais beaucoup en reparler sur place, revoir ce que j’ai écrit après une longue visite en avril 2004 et une courte apparition en décembre de la même année.
Mais j’y retournerai cette fois avec le viatique de Consolo et les lectures qu’il recommande.
Mon regard sera, je l’espère, plus aigu, mieux préparé.