
Les livres se superposent parfois. Et en se superposant, ils se masquent souvent.
Pourtant, la concomitance de parution de deux livres publiés tous deux à la NRF n’a rien d’un hasard. Tandis que François Nourissier ouvre ses portes, un ami de longue date lui répond. Les styles sont différents. Celui du Français est plus grinçant et ne dédaigne jamais le mot qui tue. Celui du Suisse, Jacques Chessex pèse également les mots avec élégance. Mais c’est d ‘abord un poète, à chaque balancement. Et les poètes ont pour eux la vertu de la compréhension. Du calme marché qui pèse le pour le contre, mais fait toujours porter le poids de la balance du côté favorable.
Dans ce tout petit livre de quelques quatre-vingt pages, il trouve en effet l’accent juste devant la séparation. Il fait que nous nous remémorons avec lui le temps de notre jeunesse où nous nous trouvions vieux et inutiles, pour savoir découvrir, également avec lui, « l’usage du temps », « Son bon usage, comme on dit de celui de la grammaire ». Au détour, dans la boucle qui se referme, Chessex se veut augustinien et dans la vieillesse de ses jeunes années, « A Lausanne, en 1954, 1955, 1956, je savais aussi, et de plus en plus clairement, que je réfléchissais sur ces choses dans ce qu’Augustin lui-même appelle, en se moquant et en grondant, « l’aveuglement du vieil homme ».
Quoi de plus consolant, pour l’ami Français qui étanche sa tristesse comme une soif amère, que de lire les portraits de ces Suisses qui sont plus aptes à la vieillesse que bien des voisins francophones ou germanophones (« En France Jeanne d’Arc est jeune et vierge. On désirerait mal sainte Geneviève dans le corps d’une rombière âcre. ».
Auberjonois, le peintre, côtoie Jung et Honegger et l’illuminé Louis Soutter, tandis que Ramuz joue à cache-cache avec le général Guisan, le moins connu de tous, mais qui a cependant donné son nom à un bateau à roue du Léman qui fend les eaux bleues, depuis mes plus jeunes années.
Les portraits sont transcendants : « A leur tour, en miroir de ces extrémités, mimétiquement les grands vieillards suisses se singularisent. Pour un peu les gamins les suivraient dans la rue en criant leur nom, – à la montagne on leur jetterait des pierres. Âgé, à Rome, puis très âgé dans son chalet de la Rossinière, le Suisse d’adoption Balthus, spectre noir au front d’os blanc, dessine des sexes de jeunes filles à la minutieuse mine de plomb. La mort penchée sur lilas lisse.
Aux yeux de son village du Châble, en Valais roman, Maurice Chappaz est spécial. A quatre-vingt onze ans il surgit de son abbaye fortifiée comme un moine tibétain va quêter. Le visage émacié par l’absence de dents, érodé, illuminé de l’âge intérieur, de Dieu, de la goutte de lumière des glaciers. »
Mon Dieu que cette langue est belle ! Et qu’elle m’attire dans le souvenir trop rapide d’une visite à la Rosssinière avec François Mathey et Alice Pauli, dans le bref aperçu de celui qui, en dehors des trop jeunes filles et des chats, avait su dessiner Rosabianca Skira, elle-même née avec le siècle dernier, telle qu’elle était dans les années trente et telle qu’elle était restée au milieu des années quatre-vingt, quand je l’ai rencontrée, à faire damner mes quarante ans.
Je serpente entre ces lignes, je me caresse aux mots, je ronronne. Elles me consolent aussi.
L’ouvrage s’intitule « Le simple préserve l’énigme » et il est précédé d’un mot de François Nourissier « Vrac » qui avoue sa stupeur à la découverte du paysage suisse « dès la fin de mon enfance ».
Je le comprends aussi. Longtemps j’ai cru que le paysage, le mot paysage, ne trouvait son application réelle que dans les Alpes suisses. Mais j’ai un peu changé en cinglant vers l’Est et vers le Sud.
L’éducation du regard vient à tout âge, comme celle des mots.