Dimanche 17 février 2008, une catastrophe à petite échelle : de la fin des olives aux premières neiges

DSC05784

Pas à pas, je découvre une Grèce totalement inhabituelle.

Je crois que j’aurais en effet vécu un des épisodes les plus étranges de mes nombreux voyages. 

La journée de samedi a continué dans l’amitié et l’initiation. Trois télévisions et plusieurs journaux défilent, tandis que les mêmes questions reviennent. Je ne comprendrai rien aux articles qui seront écrits à partir de ce que je suis en train de dire. Marinella traduit avec application et calme. Espérons simplement que j’y trouverai des photographies pour m’aider. 

La journée de samedi m’a par contre amené au cœur d’une région que j’avais toujours rêvé de connaître : la presqu’île de Mani.  J’avais entendu parler de cet environnement de petites montagnes aux maisons fortifiées comme des bastides de Toscane, il y a déjà une quinzaine d’années. Un chercheur du Centre National de la Recherche Grec, collègue de Maria Christina Chatzioannou, une spécialiste du patrimoine industriel et de la soie qui a fait partie du groupe des experts de la soie en Europe, avait publié un ouvrage sur cette forme particulière de maison rurale et avait essayé de monter un projet européen avec la Corse, où des formes semblent similaires. 

DSC05818

Le ciel est bas, nous sommes encore en hiver et tout le monde autour de moi parle d’une offensive proche des vents du nord. La terre a tremblé à Kalamata le jour de mon arrivée et les secousses ont été ressenties à Athènes. C’est peut-être la raison de cette inquiétude sourde. Je crois que les ravages du feu que j’évoquais en arrivant en Grèce ont contribué à ce sentiment prédominant du tragique. 

Mais l’agitation règne pourtant. Il est vrai que les amandiers sont en fleur, que les orangers et les citronniers sont encore chargés de fruits, tandis que les artichauts s’épanouissent devant des figuiers qui semblent morts mais préparent avec patience une récolte estivale. 

Bien que nous ayons déjeuné avec tout le faste d’un repas grec digne de ses hors d’œuvre et de ses desserts, nous nous arrêtons dans une huilerie artisanale. C’est la dernière presse de la récolte de l’année précédente. Les feuilles s’accumulent contre les murs et les bidons ressortent pour être portés vers le propriétaire des arbres précieux.  

Les sacs plats remplis de pâte s’accumulent. L’engin hydraulique exerce sur eux une pression, comme sur des esclaves. Un liquide précieux vient au jour. Il est aussi odorant et lumineux que la pâte est noire et presque goudronnée.

Les meules de pierre des broyeurs broient sans relâche. L’air n’est pas humide, mais lourd d’une odeur entêtante. Le sol et les murs sont luisants et glissants. Je comprends enfin ce que veut dire la virginité de l’huile. 

Dans la salle attenante, le feu de bois lèche de grands morceaux de pain qui vont vitre rejoindre une assiette où ils s’imprègnent du liquide d’émeraude, sans âge, qui vient juste de naître. Chacun se saisit d’un morceau de porc grillé. Et le vin rouge, un peu lourd, habite des bouteilles de plastique avant d’emplir les corps de plaisir et d’envie de sieste. Une libation où la bouche prend autant que le nez et où les dieux ont leur part dans les lampes qui brûlent autour de nous. 

La descente vers la mer qui suivra, prendra à son tour une allure d’antiquité, dans ces vagues tourmentées des oliviers qui rejoignent les flots de la Méditerranée, une confrontation presqu’inhumaine que j’avais déjà admirée à Delphes et que les pluies de cendre de l’été dernier ont dédiée aux esprits en reliant de manière brutale la terre et l’espace liquide.  

La mer des oliviers, primitive, inquiétante même, mais toujours nourricière, constitue un appel à se perdre. Je garderai cette impression de passé – présent toute la courte nuit. 

DSC05799

Le taxi qui nous a porté à Kalamata nous prévient de prendre un petit déjeuner assez tôt. Il est inquiet, pour des raisons que nous comprendrons très vite. La neige arrive. La neige est là. Nous plaisantons. Mais la neige redouble, et après avoir croisé des policiers qui tentent de nous dissuader de franchir le col et de pénétrer dans les tunnels, nous devrons attendre que le chasse-neige arrive et que l’on trouve du sel en quantité suffisante pour assurer la sécurité routière. La Grèce est en train de se paralyser de froid et ses routes deviennent des pièges pour tous les véhicules. 

Après cinq heures d’une étrange traversée en cortège, nous atteindrons un aéroport que les flocons vont recouvrir plus vite que les véhicules de nettoyage ne pourront le dégager. Une heure d’attente, puis deux, puis cinq. Un embarquement tardif pour Zürich qui me permettra de m’endormir, une fois ma ceinture bouclée. Las ! Une heure plus tard le commandant renonce et nous débarque ! 

Une fois ma valise récupérée non sans mal, je trouverai par hasard et par chance un taxi équipé de pneus neige, devenu taxi collectif et je rejoins Athènes. 

J’aime cette ville et ce pays que je voulais quitter.

Je rejoins l’hôtel que j’avais découvert lors de mon arrivée. 

Flocon, après flocon, le Parthénon semble s’embaumer. 

J’attendrai le réveil pour découvrir une ville inhabituelle, comme figée, sans bruits, sans l’activité débordante d’un lundi ordinaire. 

Une fête chômée nouvelle est survenue dans l’impromptu.  Je suis donc en vacances impromptues et je veux aller glisser dans les rues.

DSC05801

Laisser un commentaire