



On est dimanche en fin de matinée et le flot de voiture a cessé. La ville se laisse découvrir comme une femme au réveil. Mais au fait, pourquoi Bucarest fait-elle penser à une femme ? Pourquoi la féminiser ? Une femme se comporterait certainement autrement. Ne se laisserait pas autant imposer !
Je ne voudrais pas repartir en laissant penser que pour visiter, il faut obligatoirement se barder de références sur la mémoire récente. Cela est mieux, certes, mais il faut aussi se donner le temps de la respiration.
« Toutes les neiges ne sont pas les mêmes. Mes préférées sont celles de la nuit. Elles sont timides. Elles tombent en cachette, pendant mon sommeil et, le matin, quand je pousse mes volets, le jardin a été emporté. Un autre jardin a été déposé à sa place. Des ouvriers ont travaillé pendant que la terre reposait : ils ont déménagé les allées, les haies de buis, le banc de pierre et les glycines du dernier automne. A la place, ils ont installé des tonnes de neige et des girandoles, du blême et du scintillant, des complications de cristal, des blancheurs bleues et de l’or…Vous ne savez plus qui vous êtes et vous n’êtes jamais né. Vous avez poussé une porte et vous êtes tombé dans un pays qui n’existe pas. L’horloge s’est endormie. Elle ne sonne plus les heures. Vous avez tous les siècles de l’Histoire à votre obéissance. Bientôt, dans ce chemin creux, vous verrez cahoter les carrioles des rois fainéants. Ensuite viendront des guerriers germains, avec une odeur d’ours et de futaies. Un peu plus tard arriveront les pingouins, les chasseurs de mammouths, les caribous et les loups de James-Oliver Curwood, et vous apercevez, dans les Apennins, à Canossa, l’empereur Henri IV d’Allemagne en train de piétiner dans la neige de vos livres d’école. Les soldats de Napoléon sont à peine discernables, dans tout ce blanc, mais on devine qu’ils sont en train de mâchonner, entre la Moskova et Smolensk, les entrailles de leurs chevaux….Les flocons de la nuit fabriquent des démons et merveilles. Ils voilent le temps qui passe. Ils aiment mieux celui qui ne bouge pas, et toutes les neiges sont d’antan, et toutes les neiges sont au bois dormant. »
Gilles Lapouge qui poursuit son « étrange pays », parle finalement de ma neige à moi. Du jardin caché que j’ai découvert il y a huit jours et que je vais quitter quand les ours occuperont de nouveau le terrain.
On est dimanche en fin de matinée et le quartier où je demeure, entre ambassade de France et du Canada, près de la Piata Amzei, est en effet endormi. La neige n’a pas ajouté aux ombres de l’histoire, elle aurait au contraire plutôt continué de fondre et de glisser des toits, au grand dam des passants.
J’aime cette place de marché non loin de laquelle se trouvent les bureaux d’Ana Blandiana. J’y ai vu d’abord un vrai marché de producteurs, vieilles et vieux, et plus jeunes apportant là à partir des beaux jours, des produits de jardins ou de champs, puis à la saison morte des bulbes et des graines, des cornichons et des pommes.
J’y ai vu ensuite les étals se couvrir, se « civiliser ». Ce qui est presque devenu la règle maintenant. Et les oranges en tas, et les légumes venir du monde de la globalisation. Il y règne pourtant toujours en période d’affluence, un remous de contrebande, dans les odeurs de légumes de banlieues.
Ce qui reste d’espace libre, est occupé cet hiver par des cabanes en bois comme on en voit dans tous les marchés de Noël. Il paraît qu’il s’agit d’une initiative de la Mairie pour mettre en valeur quelques artisans.
Je me dirige vers l’Athénée Roumain avec le sentiment que j’assiste à une transformation douce, où les maisons se restaurent, plutôt bien, en prenant de la valeur et où les cafés et les restaurants, présents de toute éternité, adoptent de nouveaux venus qui s’installent dans des espaces de confort, donnant une allure de dîner princier à n’importe quelle réunion tardive d’étudiants. Le Grand Café Galleron place ses tables entre des buffets cirés d’allure bourgeoise, et des fauteuils design. Une liaison wi-fi permet le contraste entre les ordinateurs ouverts et les nappes de tissus. A cette heure on « brunche » comme dans le quartier Sainte Catherine de Montréal ou dans l’Île Saint Louis à Paris. J’aime la comparaison, même si elle ne me serait pas venue il y a encore deux ans.
Autres yeux, ou réalité ?
Je dois cependant revenir sur les boulevards. Je voulais en effet prendre en photo un autre bâtiment qui mériterait à lui seul une histoire, un récit, et sans doute un roman. Siège de la Securitate, lieu de mémoire laissé très longtemps dans l’état où l’avait laissé les événements et la vindicte des victimes, il a été choisi comme siège de l’Union des Architectes de la Roumanie. Mes amis Dan Marin et Zeno Bogdanescu y ont dessiné et réalisé un petit miracle dont je ne goûte sans doute pas tous les raffinements architecturaux, ni les symboles secrets, n’en connaissant que ceux que l’on a bien voulu m’avouer. L’alternance de briques et de pierres de taille, et le vide laissé par un bâtiment éclaté. Les encorbellement, les arceaux, et au-dessus les poutrelles d’acier et les vitres fumées. Des fenêtres qui ne béent plus sur le vide, mais sur les fondements contemporains. Une réussite, vraiment ! A l’intérieur du café qui s’est installé dans la cave, les murs sont tapissés de photos qui montrent le bâtiment pourvu seulement de son écorce de pierre et, en contrepoint, les chars et les soldats.
Le café y est bon et on y apprend l’histoire. Mais j’ai vu l’évolution de ce bâtiment sur dix ans et en regardant les photographies que j’ai prises cette fois, je l’aime encore plus. Comme un symbole total de ce la Roumanie représente pour moi, entre souffrance et espoir, entre déception et audace.
Je remonte Calea Victoriei. Cela va de soi. Quasiment aucune voiture. Des vitrines, encore des vitrines et une nouvelle rencontre de l’ancien et du moderne dans les grandes glaces de l’hôtel Novotel. Tout s’écroule encore dans les souvenirs en morceaux. Trop de reflets dans les vitres, trop de styles mêlés, trop de contrastes entre les passages couverts, à la parisienne, un peu abandonnés et surchargés d’enseignes, et les chambres de l’hôtel, que l’on n’aperçoit même pas, mais où on se représente des lits douillets et des petits déjeuners continentaux et peut-être la fayeur des touristes internationaux de salir leurs chaussures dans la neige grise.
Je continue devant Capsa et l’Hôtel Capitol. Trop de souvenirs encore. Et des moments d’anniversaire, des moments précieux, lorsque le restaurant Capsa avant encore des allures d’entre-deux guerres et les meilleures pâtisseries de Bucarest.
Le plan de Bucarest est devant moi, je peux continuer vers du plus secret encore…