Lundi 7 janvier 2008 : Strasbourg, littérature roumaine…qu’est devenu le parlement des écrivains ?

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Tandis que je poursuis l’action d’égrener le chapelet de mes étonnements en ce qui concerne la littérature roumaine, j’ai soudain repensé à ce moment particulier – j’arrivai je crois à Strasbourg – où Catherine Trautmann avait accepté de patronner et d’aider financièrement une rencontre annuelle, suivie d’une sorte de mise en réseau permanente, d’écrivains et d’intellectuels, sous le nom de « Parlement International des Ecrivains ».  Ce réseau plaçait régulièrement des écrivains persécutés ou proscrits sous la protection à la fois de leurs collègues et de cette ville où l’Aubette de Jean (Hans) Arp reste le symbole, en plein cœur de la cité rhénane, d’une sorte de fusion des arts et de d’accueil ainsi que de toutes les formes de création, dans cette étrange relation entretenue depuis des siècles entre les pays qui ont, à tour de rôle, pris possession des deux rives du Rhin. 

Salman Rushdie a symbolisé longtemps cet exil politique, poursuivi en permanence par le danger d’un ennemi implacable et multiple et ce besoin d’un « royaume infini de l’imagination, la terre à moitié perdue de la mémoire, les fédérations du cœur à la fois brûlantes et glacées, (…), les nations célestes du désir. » 

Il n’est pas très étonnant que Christian Salmon ait été l’organisateur de ces rencontres et le fédérateur de ces initiatives, lui qui avait travaillé, au début de sa carrière, comme assistant de Milan Kundera, un autre symbole de l’exil. 

Venir lire à Strasbourg, comme je viens de le faire, plus longuement que je n’avais prévu, peut paraître paradoxal, mais au fond, je pense que ce besoin se confond avec les premières années où j’y ai vécu, de1992 à 1994, quand cette union internationale est née, dans une ville à qui la municipalité avait donné un punch qui la faisait sortir du cliché éternel de ses maisons à colombage et de ses géraniums. Dieu sait pourtant combien je reste attaché à ces maisons là, dans la Petit France, que je regarde de ma fenêtre ! Mais Dieu sait aussi combien la municipalité actuelle a réduit la ville à une sorte de camp retranché.  

Le Parlement s’est dissout en 2002 après une visite en Palestine et l’arrêt des subventions, au profit de l’idée de villes refuges.  Et si les refuges gardent le même rôle que celui que Strasbourg s’était fixé au début des années quatre-vingt dix, j’ai l’impression que dans les termes employés par Salmon, la protection des écrivains qui est rendue nécessaire aujourd’hui est d’un autre ordre.   

Je retrouve une interview de 2003 où on sent poindre un nouveau concept de marginalité acceptée. La littérature semble de plus en plus, selon lui, suivre deux chemins, dont le plus évident, celui de la médiatisation, est lié à une nouvelle forme de représentation dramatisée de l’actualité (« Depuis le 11 septembre, nous sommes dans un monde de rumeurs et d’incertitudes, où le discours du pouvoir et des médias, présenté comme la Vérité, se révèle manipulation. »)  Il ajoute alors : « La tâche des artistes est d’être attentif à cette transformation de la langue, et de lutter pour défendre la pluralité et ré-imaginer le monde. Il s’agit aussi de faire entendre les voix inaudibles, marginalisées ou réprimées des continents émergents et des cultures minoritaires. Mais la fiction, qui crée d’autres univers et ébauche d’autres types de relations, est souvent perçue comme une menace. » 

Dans ces accents tiers-mondistes et utopiques, on pourrait discerner une sorte de combat d’arrière garde et de nostalgie de terrains de combats disparus. Car en effet, ce ne sont pas les combats qui ont perdu leur pertinence, mais les terrains même qui ont été effacés. Pourquoi et pour qui se battre dans un univers en temps réel, unifié, où le Mal et le Bien sont fixés.  

Il faut être du côté du bien. N’est-ce pas ? Et du côté de la lumière. N’est-ce pas ? Et du côté de la jeunesse et du mouvement. N’est-ce pas ? Et du côté du luxe. N’est-ce pas ? 

Je ne sais pas, encore une fois, si je reviendrais comme Salmon sur cette idée de continents émergents, car il me semble que cinq années après cette interview, ils ont fait plus qu’émerger, ils vont devenir dominants en tant que producteurs et consommateurs et souffriront des mêmes maux que les autres. Mais par contre, je serais d’accord pour dire que l’émergence est présente dans un continent diffus comparable aux friches qu’évoque Gilles Clément dans le « Tiers Etat du Paysage », un continent dispersé qui ne peut que se placer en regard de la lumière et contre elle. Non pas dans l’ombre et l’ignorance des médias puisque les médias balayent tout, comme les projecteurs des camps, pour ne rien laisser échapper, mais dans une sorte de jardin d’herbes folles, loin des tables de tous les Fouquet’s du monde. Une diversité littéraire, comme on parle de diversité biologique. 

Par contre, dans le contexte de ce que je suis en train de lire, j’adhère pleinement à la remarque : « La censure bureaucratique totalitaire interdisait, retranchait, cachait. Aujourd’hui, la censure opère de manière inverse, en inondant : c’est une ex-censure qui sature l’espace des mêmes images, des mêmes histoires…On ne cherche plus à interdire des énoncés idéologiques, on noie les consciences ! Dans Autodafé, Victor Pelevine présente le fait de débrancher sa télévision comme « un apport héroïque à la cause de la résistance intellectuelle mondiale ». Le moment est venu de se poser la question. »    

L’actualité aidant, Christian Salmon se retrouve dans les rayons et sur les tables des libraires, y compris à Strasbourg.  Un livre vient peut être clore une période romantique pour pointer du doigt le nouveau passage du littéraire au politique (« Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits »).  Le livre fait un peu polémique parce qu’il vient tard et que cela fait quelques années que les politiques sont entourés de docteurs follamours du plaidoyer pro domo.  On se souvient de cette phrase sur l’élection de Bill Clinton : « Je pense que nous pourrions élire n’importe quel acteur de  Hollywood à condition qu’il ait une histoire à raconter ; une histoire qui dise aux gens ce que le pays est et comment il le voit. ». Contexte américain ? Vérité deux fois avérée au moins avec Reagan et Schwartzeneger ? Plus seulement ! L’histoire, avec un petit h, la story au sens américain s’écrit avant de se vivre ; elle se met en scène. Et un Président qui compose son menu amoureux, comme un acteur, ne fait rien d’autre que de poser pour ses lecteurs les épisodes d’un discours amoureux conçu comme une histoire d’amour politique et pour ses électeurs, une histoire politique colorisée et re-mastérisée pour être diffusée sur grand écran. 

Le phénomène n’est pas nouveau ; c’est son ampleur qui est nouvelle et surtout le fait qu’il s’exerce sans contrainte apparente et sans contre-pouvoir.  Le phénomène de la mise en scène narrative du pouvoir n’est pas une invention récente, mais si auparavant elle devait passer par la répression de la critique, de la création, de la dénonciation, et par l’éradication de tous ceux qui possédaient les outils pour raconter l’histoire autrement, aujourd’hui il semble que la répression n’a plus besoin de violence, puisque les voix des dissidents ne sont plus audibles. Elle se trouvent réduites à leur représentativité statistique (et démocratique ?) : un parmi un million n’a droit qu’à une minute d’expression. Et réduites à leur marginalité expressive puisqu’elles disent le « complexe » contre le « simple » et nécessite de l’auditeur de sortir de l’instant présent pour faire retour dans une mémoire qui ne lui est plus transmise. 

Ecrire sur des mineurs manipulés. Ecrire sur un hélicoptère qui s’en va. Ecrire sur la complexité des événements et rappeler la parole des disparus sous l’oppression. En montrer les photographies. Ecrire une histoire, même dérisoire, mais cette fois en s’appuyant sur des destins personnels broyés par l’histoire et en faire un film. C’est l’honneur de ceux qui en Roumanie n’ont pas baissé les bras, ni hier devant la société du « plus rien », ni aujourd’hui devant la société du « trop d’offres ». 

J’en suis venu enfin au livre de Mircea Cărtărescu « Le Rêve ».  Celui-là, comme « Orbitor » que j’avais déjà évoqué, restera sur ma table, près de moi, longtemps, comme un objet précieux, voire mythique. 

En passant de l’histoire du joueur de roulette russe qui défie les lois du hasard contre toute évidence, à celle de l’architecte Emil Popesco qui crée dans sa Dacia immobile un instrument de musique mythique, voire céleste et universel, on traverse des espaces de banlieue où des petites filles fascinées par un jeune géant, réinventent tous les jeux du somnambulisme et où l’auteur – en fait toujours présent – apprend l’amour et la jalousie dans les dédales des égouts et d’un musée qui contient toutes les merveilles et toutes les frayeurs du monde. 

Rien que des enfants, toujours, même quand ils paraissent des adultes. L’auteur, comme un enfant éternel qui a besoin de l’amitié de ses copains, de ses amis, de ses amantes. L’auteur, toujours dans le ventre de sa mère, quand on pouvait rêver, quand le monde était peut être menaçant, mais fantastique et baroque. En tout cas pas laid et sale, comme dans la réalité quotidienne d’une ville et d’un pays totalitarisés. 

Le préfacier, Ovid S. Crohmalniceanu rappelle que le livre a été amputé, charcuté et que certains des titres ont été changés par les hautes autorités de l’Union des écrivains. « L’architecte, qui, sérieusement mutilé à son tour, subit une transfiguration pour une raison facile à comprendre, et devin « L’Organiste ». (Comme on le sait Ceaucescu s’occupait personnellement de la démolition et de la construction des villes et des villages roumains). » Et il ajoute : « Le lecteur qui parcourt maintenant le livre peut se demander quel pouvait être le motif de pareilles alarmes, le texte ne comportant rien de politique, même de manière allusive. Pourquoi, alors de si fortes appréhensions devant des pages tellement inoffensives ? Je ne vois qu’une seule raison : la nature brillante du texte. Pour l’apparatchik dont le zèle était incomparable dès qu’il s’agissait d’extirper le talent, tout éclat devenait au plus haut point subversif. » 

Innocent ? Dépourvu de critique politique ? Peut-être, mais Crohmalniceanu indique un peu plus loin : « Avant d’éprouver le calvaire de la publication, l’ouvrage avait été intégralement lu au cours de séances successives du cénacle estudiantin « Junimea » que je conduisais. Le nombre d’auditeurs ne cessait de croître, car le plaisir d’écouter ces récits fascinants était tel que la rumeur circulait à une vitesse stupéfiante. »  

On est bien là au cœur de ce qui constitue le choc de deux époques et de deux continents longtemps séparés. Qu’est-ce qui fait le prix de la littérature…et donc de l’histoire, du conte, du récit, de l’imagination ? En quoi le don extraordinaire du conteur est-il un élément indispensable pour toute communauté, contre ceux qui tentent de capter l’esprit collectif à leur profit ? Hier par l’emploi de la police politique et de la terreur. Aujourd’hui par l’affichage de la réussite et la gloire de l’instant.  

Un prix immense, même si Cărtărescu n’accompagne pas en permanence le Président de la république roumaine, même je n’ai pas entendu parler de son yacht privé et si je ne pense pas qu’il vive une aventure avec Britney Spears. 

Le prix de tous ses livres, sur les rayonnages des librairies de Bucarest, et des bouteilles à la mer, des traductions qui s’échouent parfois dans les librairies de langue française. 

La littérature me conduit progressivement au retour dans le pays que j’aime en me donnant quelques moyens de raccorder son histoire à la mienne, son passé, à ma mémoire. Elle me fait rattraper le temps et peu à peu combler, sinon excuser, toutes les années que j’ai passées dans l’ignorance d’un peuple haché menu, à quelques milliers de kilomètres de chez moi. 

Comment citer seulement un paragraphe de ce livre dans un lacis qui monte et descend en permanence comme un toboggan qui joindrait l’enfer au ciel ? Il faudrait, de plus, dire à haute voix, car le rythme est important, comme les accumulations.  

A la fin, l’univers entier a été séduit par la musique de l’architecte…au point de devenir liu-même cette musique. 

« L’univers vieillissait, il se creusait comme une figue. Sa matière s’émiettait comme du bois pourri. Même l’espace interstellaire autrefois flexible, embué, plein de nuages de méthane et de fils de poussière dorée, était devenu âpre et rigide. C’st à travers cet espace que circulait désormais l’architecte, pareil à une nébuleuse de plus en plus éteinte, avalant des constellations entières, volant à portée des champs électromagnétiques mais continuant d’émettre en permanence- telle une grande volonté – ses propres rythmes, impératifs et purs. Quand il parvint enfin au centre, ses bras enroulés en spirale emplirent tout l’espace de l’ancienne galaxie. La matière de son corps et de ses bras qui, pendant la migration, s’était raréfié à l’extrême, se condensa – elle mit pour ce faire un temps infini -, perdit sa continuité et se concentra en débris stellaires qui flambèrent brusquement dans l’univers vide et sombre. Une jeune galaxie faisait maintenant la roue, palpitante et puissante, à la place de l’ancienne. » 

Salman Rushdie évoquait fort à propos : « les nations célestes du désir »

2 commentaires sur “Lundi 7 janvier 2008 : Strasbourg, littérature roumaine…qu’est devenu le parlement des écrivains ?

  1. ca fait plaisir d’entendre parler de ce vieux bouquin et de son préfacier, une homme merveilleux bien oublié…
    quant à la traduction, elle me plait bien même après tant d’années…
    tiens, si j’avais su que vous pensiez à strasbourg, je vous aurais bien rencontré ou tout au moins invité à passer me voir là où je travaille ( un endroit où on parle de littérature roumaine à des étudiants)…
    La traductrice du ‘ Rêve’ ( qui n’ a pas de yacht privé, non plus, ne parlons pas des deux autres détails).
    Hélène Lenz

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  2. Mais qui es-tu, auteur de ces lignes qui me parlent tant ? Quelle est ta fonction, où vis-tu ?
    Ne me laisse pas l’impression d’un boutielle à la mer, je ne sais si je puis t’être utile; pour ma part je raconte, c’est ainsi que je gagne ma vie et je me pose de nombreux porblèmes sur mon métier et son fonctionnement, accroché à une planche pourrie (merci Raymond Devos). Christian Salmon, je l’ai rencontré à Marseille où il est né et où je vis. Son ouvrage est intéressant, il est clair que ce sujet grave y a été sérieusement étudié. Je me situe plus dans l’action, l’après « story telling » au quotidien, sans balises. Auteur, tes lignes m’ont plu, j’aimerai mieux te connaître. Merci.

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