Mardi 1er janvier 2008 : Strasbourg : Monsieur ou Madame Cinéma ?

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Je me suis enfin posé.  

Je ne pensais pas rester à Strasbourg où je suis venu porter mon rapport, à la limite de la fatigue et de la date fatidique. Mais voilà, dans cette magnifique ville dont je contemple le soleil plombé après une nuit d’explosions, je sais que je peux trouver des livres, des films et un peu de calme.

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La télévision ne marche plus depuis plusieurs mois, cela me donne donc le temps de revenir écrire, de prendre le temps de penser, de me débarrasser des scories déposées par trop de moment brûlés.  

J’ai besoin de dormir, comme jamais, après un parcours européen passionnant mais qui s’apparente à un vrai marathon et parfois à un suicide. Et avant de faire les courses qui ont fait que la dernière nuit de l’année a tout de même ressemblé à une dernière nuit, dans la lumière vacillante des bougies et devant une table parée pour une personne, j’ai renoué avec le cinéma. 

Il est vrai que dans ce blog, les chroniques  sur le cinéma ne sont pas absentes. Mais si j’ai croisé des cinéastes quelquefois au détour de mes voyages, j’ai surtout insisté sur ceux qui interrogeaient ma mémoire et la mémoire des  pays que j’ai appris à aimer. 

Je me suis trouvé cependant hier après midi devant un choix restreint. Je voulais passer deux heures devant un écran, comme si j’étais revenu au quartier latin et que j’avais vingt ans. Et je suis rentré au Star en cherchant un film pour lequel je devrai finalement revenir car il n’est pas projeté le lundi. Alors j’ai choisi par défaut le film d’une actrice, dont j’avais totalement occulté les rapports intimes avec l’actualité politique de la France, Valeria Bruni Tedeschi. 

Le film s’ouvre sur les quais de l’Ile Saint-Louis, dans un immeuble chic où deux italiennes âgées et un peu excentriques déménagent un piano à queue. Elles parlent italien et gèrent dans la jalousie, comme des mères juives, les pas d’une fille actrice qui les quitte nerveusement pour rejoindre la banlieue. Elle va interpréter, au théâtre des Amandiers qu’elle connaît si bien, sous les ordres d’un metteur en scène qui ressemble à Patrice Chéreau, qu’elle a si bien connu, une femme troublée par l’amour : Nathalia Petrovna de Tourguéniev.  

Une amoureuse qui se joue du trouble où la laisse un jeune précepteur. Le trouble de ces maisons russes placées entre la douceur d’une vie trop lente et les révolutions à venir, dans un été qu’on devine nonchalant, quand le son de la voix donne à deviner qu’un étrange ballet s’est joué depuis des jours entre des personnages qui ne passeront pas à l’acte. 

Ce « mois à la campagne », elle le vit dans l’affolement de la quarantaine en précipitant son trouble sur le mur trop transparent d’un jeune premier et sur le mur trop opaque d’un homme de théâtre peu attiré par le tournis féminin et ses excès, mais néanmoins avide d’en percer les secrets pour qu’ils choquent de front les spectateurs en poussant ses actrices, devenues ses créatures, à l’extrême de leurs possibilités. 

Autrement dit, un film sur l’égo et l’égocentrisme, où l’actrice principale sublime ce regard spéculaire en l’interrogeant en permanence, tandis que les autres personnages s’en contentent ou le manipulent. Et dans le miroir, le père disparu est parfois encore plus cruel par son amour lointain, que la mère qui ne fait pas de sentiment devant l’image de sa jeunesse sombrée et se venge par des remarques qui sont comme des assassinats. 

Des égos en scène, à vraiment dire dans un monde parisien qui constitue une réalité dont j’ai l’impression que je me suis bien éloigné. Des égos où le rapport entre le rôle et le monde est parfois inversé et où l’on se noie de trop de tout dans une piscine à la taille de la Seine. 

Mais cette réalité dépasse-t-elle l’Île Saint-Louis et l’Île Saint-Denis ? 

Une question bizarre celle là…une question de parisien jaloux de son passé, à vrai dire.  La maison de campagne de Tourguéniev est tellement russe et pourtant tellement universelle. Et les intermittences du cœur de ses personnages, tellement datées, et pourtant tellement universelles elles aussi. 

Au fond Valeria ne fait que son métier, d’un côté et de l’autre de la caméra ou du rideau : se regarder pour mieux être regardée. 

Lorsque la lumière est revenue, un de mes voisins, – nous étions cinq spectateurs –  croit bon de dire à haute voix : elle est quand même mieux que sa sœur !  Je n’ai pas compris tout de suite…      

J’ai plusieurs amis en Italie qui se nomment Tedeschi ; au moins dans deux itinéraires : Massimo pour la Via Francigena, un Parmesan et Arturo un Turinois pour le patrimoine juif.  Des Teutons en Italie, si je traduis l’origine du mot.  Ou du moins des noms d’origine juive justement, allant du monde de la conversion, à la volonté de valoriser un patrimoine riche particulièrement fort dans le nord de l’Italie et en particulier à Turin. 

J’avais oublié Carla Bruni, la soeur, sans doute pour en avoir trop parlé déjà et m’être laissé emporter par la légende d’un président de cinéma. Saga familiale en fait puisque la mère des deux sœurs joue la mère de l’actrice dans le film…de sa fille. Comme si on passait de la politique au spectacle, sans plus savoir qui joue pour nous et qui se moque de nous. 

Je suis ressorti un peu déçu, par ce trop plein justement. Comme si je n’étais plus habitué à entendre les angoisses de la quarantaine, ayant tout juste dépassé celles de la soixantaine. 

Dans un autre monde que j’ai connu autrefois, la Seine continue de couler. Elle en a vu d’autres. Et de plus cruelles. 

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