

Que disent les grenouilles de leur Roi ? Et que dit Marcel Gaucher ?
Les indices s’accumulent. Et pourtant je n’ai pas vraiment envie d’y revenir sans cesse. Mais au jour le jour, branché que je suis sur les radios françaises, je ne peux éviter ce matraquage insensé qui consiste à donner l’impression que l’on change sans cesse le menu du jour pour, en fait, proposer chaque jour le même plat : un Président omniprésent et omniscient.
Alors je note, j’enregistre dans ma mémoire européenne, j’enrage dans de petites colères à l’échelle du Grand-Duché.
Je voudrais bien prendre les faits avec humour. Mais cela reste totalement impossible tant est forte la pression et étrange ce qui se déroule au Royaume de France !
J’entends d’abord parler de grèves contre les réformes des régimes de retraite – spéciaux ou dérogatoires – et j’assiste de loin, n’ayant pas eu à me rendre en France, à une litanie de blocages : train, métros, bus…tramways ? et à une litanie de commentaires qui entourent le Président comme une garde prétorienne : « il ne parlera pas…ou du moins pas tout de suite…il se réserve…il divorce…c’est une épreuve…il y croyait encore…c’est une épreuve que nous traversons tous un jour…il parlera quand il sera revenu…il faut laisser à chaque membre du gouvernement le soin de jouer son rôle… », commentaires rendus souvent tragiques par la voix trop sérieuse du jeune porte parole de l’Elysée à celle non moins jeune et non moins persuadée de savoir trouver la parade à toute critique, du porte parole du gouvernement, passant par celle plus câline du ministre Xavier Bertand, pour finir par un courroux enroué du Premier Ministre. « Les Français en ont marre » dit-il en substance.
Et les syndicats, ou ce qu’il en reste, tentent d’échapper au piège de l’inaction pour rentrer dans celui de la provocation.
Le « Travailler plus pour gagner plus » est devenu soudain « Travailler plus longtemps pour gagner plus longtemps un minimum et permettre un meilleur partage fictif entre ceux qui veulent travailler et ceux qui y seront, bon gré mal gré obligés ». Alors ces extrémistes des syndicats n’ont qu’a s’enferrer un peu plus. Les élections approchent, ils décrédibilisent les derniers renégats de 68, brouillent encore plus les sons langoureux des Socialistes.
Et Sarkozy attend, en divorçant dans la tristesse et en séduisant dans la joie. Et comme on devait s’y attendre le Président a fini par parler sur le ton le plus raisonnable quand les commentaires orchestrés sur le blocage scandaleux avaient atteint leur climax. « Il faut que cela cesse » a-t-il dit. « Je pense à tous ces braves gens qui doivent se lever tôt et faire des dizaines de kilomètres à pieds »… Tandis que je prends l’avion pour faire un voyage à New-York sans oublier de m’arrêter au Guilvinec pour acheter du poisson et dire aux marins combien leur sort est devenu détestable.
Omniscient et omniprésent !
L’a-t-il vraiment dit. Cela n’a plus vraiment d’importance !
Et toutes ces litanies ont cessé par l’épuisement de ceux qui s’étaient retrouvés à se débattre dans le sac.
Est-ce vraiment une politique ? Ou juste une sorte de savoir faire social qui répond à l’humeur du temps ? Un savoir faire adroitement mis en scène chaque jour ?
Est-ce vraiment la direction d’un pays, ou une basse flatterie d’électoralisme permanent fondé sur le toujours nouveau ?
Et le feu de l’actualité des grèves est passé vers les Universités, avant d’atteindre des avocats, puis des sans logis conduits par des associations exaspérées, vers les bords de la Seine, d’où ils seront délogés, comme les étudiants et les avocats l’ont été. Sans souffrance. Juste un peu de bousculade, nous dit-on !
Ils sont tous mis au banc de la société : « comment, mais on a débloqué de l’argent, comment, mais on va aider les chercheurs et au fait, il reste des places dans les abris de nuit… Pourquoi donc tout ce vacarme qui perturbe des étudiants qui veulent travailler et des sans logis qui vont mourir sous les tentes si on les y laisse pénétrer?
Travail pour tous ! Solutions pour tous !
On se croirait dans un mauvais film sur une dictature rampante, celle qui vient s’insinuer dans les têtes et n’a besoin de soldats que pour éliminer les scandales instrumentalisés. Qui va oser comparer ce qui est en train de se mettre en place en France avec la parabole de Fahrenheit ? Personne, bien entendu, parce que mes concitoyens ne sont pas entourés d’hommes casqués, ou si peu, il est vrai. Et ils se cachent si bien ces casques là ! Et on ne détruit plus de bibliothèques ; elles sont maintenant à portée d’internet. On se demande juste perfidement si c’est si respectable que cela de devenir un intellectuel et ce que cela rapporte. On se demande juste pourquoi il y a des cénacles où on ne cherche pas le bonheur de l’argent, et d’autres où on tient encore au repos d’un dimanche où la télévision n’est pas allumée en permanence.
Est-ce le basculement vers l’oubli de tout ce qui a constitué ma conscience durant l’enfance ?
Les seuls philosophes sont-ils ceux qui peuvent parler à la télévision ?
Au secours Marcel Gaucher !
« Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes » titrait un film plein d’humour il y a une dizaine d’années. En ce qui me concerne, j’ai plutôt envie de dire, par égard pour mes amis de l’Est de l’Europe dont les textes et les films nous proposent un vrai travail de mémoire et de création sur leur jeunesse communiste obligatoire : « Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des enseignants communistes ». Parce que finalement je ne peux que m’en féliciter ! Communistes et intellectuels. Torturés par les errements de Thorez ou les bravades de Marchais et les séduisantes pertes de mémoire d’Aragon, mais arc-boutés sur des valeurs, des lectures, des soucis intellectuels, tenaillés par un souci de fonder nos jeunes consciences plus sur des œuvres fortes que sur des idées déjà souillées par les exactions de l’Est.
« De ce passé faisons table rase » nous dit un Président qui passe d’un ancien mannequin (on dit modèle, voire top-model dans la presse d’aujourd’hui) à une autre, plus jeune. Et après le Fouquet’s il parcourt les allées de Versailles, huit jours avant son hôte lybien, pour se découvrir enfin à Eurodysney dans une seconde famille recomposée.
Il semble heureux de vivre, passant, après huit jours d’un Barnum sous tente qui a envahi Paris, du faste baroque au château de la Belle au Bois dormant.
Il écrit en quelque sorte ses mémoires en les vivant au quotidien et met en scène un roman photo qu’il déclare d’utilité publique, tout en prêchant l’inutilité de l’écriture et la prédominance des médias et de l’information immédiate.
Quel sera donc le prochain épisode ?
Charles Perrault écrivait fort à propos, dans ce Versailles où son frère était architecte et où il a posé dans les issues du labyrinthe les personnages de ses contes :
« L’aimable dispute où nous nous amusons
Passera, sans finir, jusqu’aux races futures ;
Nous dirons toujours des raisons,
Ils diront toujours des injures. »
La France est-elle donc devenue à la fois si proche d’adopter tous les travers d’une cour de monarque et de révéler tous les faux semblants dont se jouaient les films de Sacha Guitry ?
« Si Versailles m’était conté » accumulait les anachronismes, les invraisemblances et les vedettes. Je resterai pourtant longtemps dans l’illusion d’un film historique où Edith Piaf chantait la Révolution sous les fenêtres du Roi. Mais je crois que nous ne sommes même pas plongés dans la chronique de la cour dont le Canard Enchaîné détenait le secret du temps du Général de Gaulle. Nous voilà simplement au temps de la chronique au Bois dormant. Et c’est la France qui s’est endormie.
Pour combien de temps ?
Et je crois pourtant avoir entendu qu’il s’agissait de ne pas oublier les Droits de l’Homme.
Mais que vont dire les grenouilles de leur Roi ?