
Au moment même où je reprends tous les éléments qui ont été réunis à Paris pour la commission du partage citoyen, je ne peux me détacher du souvenir de la longue soirée que j’ai vécue mercredi.
J’y ai prêté de l’attention, comme beaucoup certainement, mais avec un casque sur les oreilles, dans le son venu de l’ordinateur, meilleur garant de l’arrivée des mots qu’avec le petit poste de radio qui fait tout son possible pour me relier à la France des ondes, malgré l’obstacle de la vallée d’Echternach.
J’ai jeté parfois un œil sur le résumé donné par le site du journal Le Monde et regardé les images qui l’accompagnaient. Faut-il mieux finalement que dans ma tour du Moyen Âge, l’internet remplace la télévision ?. Est-ce que la difficulté d’obtenir l’information ne lui donne pas plus de prix ?
Mais avouons-le d’emblée, entre ce que je retiens d’une exceptionnelle journée parisienne et de ses intervenants et ce à quoi j’ai assisté le 2 mai, je reste sidéré, effrayé, dans la plus totale incompréhension. J’ai entrevu un gouffre.
Sidéré d’abord par l’endroit où se situe le débat : le café du commerce, sur la place du village, et l’enjeu dans lequel il se trouve forcément engagé, du fait de ce choix. Sidéré par ce que j’ai entendu et peut-être pire encore, par les réactions qui ont suivi.
Où est-on en effet ? Dans un espace théâtral, qui ne donnera certainement pas l’occasion de nourrir une écriture dramatique, comme pour la pièce qui a été montée récemment à Paris avec les dialogues de deux anciens présidents. On joue du Pagnol, et de surcroît, on le joue mal, car avec Pagnol on peut rire sans avoir honte de son rire. Il reste toujours de la tendresse pour l’humanité.
Je ne peux pas croire qu’il s’agisse là du dialogue entre deux candidats à la Présidence de la République, entre deux personnalités qui souhaitent devenir chefs d’un Etat. Chefs de factions, peut-être, chefs de troupes plutôt, maîtres d’écoles souvent, tels que je les ai connus dans mon enfance quand il fallait apprendre par cœur la liste des fleuves de France faute de quoi on se faisait taper sur les doigts. De bonne volonté, mes maîtres, des républicains, certainement, mais ils exerçaient plus la mémoire que la compréhension ! J’ai appris par coeur les Fables de La Fontaine, mais ce n’était que des fables.
Craignent-ils vraiment ces candidats de dire qu’ils sont entourés d’experts ? Et que cela est normal. Comment se figurer que ce sont eux qui doivent savoir à la virgule près quel est le pourcentage de la part du nucléaire dans la fourniture d’électricité en France ou le nombre exact d’enfants handicapés scolarisés ? En quoi sortent-ils grandis d’avoir prouvé qu’ils avaient appris par cœur quelques chiffres ? Et encore…dans un contexte mal compris, mal digéré, polémique, vide en un mot.
Je savais que le premier tour des élections, qui a désigné en France un intérêt renouvelé pour le vote, avait par contre signifié la fin de l’époque instituée par la première élection d’un Président de la République au suffrage universel, puis par la grande alternance entre la droite et le socialiste en 1981.
Ce qui est apparu comme une conquête démocratique n’est sans doute que le signe d’une grande inquiétude : plus de véritable choix, juste prendre la précaution de voter pour le vainqueur ! Le suffrage universel à l’épreuve des sondages ! La négation même de la liberté de choix. Les Français ont signifié que ce n’est pas le statut de la France dans le monde auquel ils sont sensibles d’abord, mais qu’ils préfèrent la technique financière, qu’ils demandent la garantie sécuritaire, qu’ils recherchent le respect social…Ils ont dit qu’on les avait oubliés ou qu’on leur avait menti et qu’il faudrait donc à l’avenir être concret avec eux. Mais ils ont également dit, après un non au Traité constitutionnel européen, qu’ils voulaient qu’un président traite d’abord l’espace dans lequel ils vivent, où ils vivent mal, où ils se sentent mal traités et peu reconnus, mais cet espace là, et pas au-delà.
Ils l’ont dit à des chefs de troupes qui savent parfaitement qu’ils ne peuvent pas dépasser cet horizon, qu’ils gagneront ou perdront en fonction de la confiance qu’ils incarneront à savoir mieux que l’autre, qui doit raccompagner une femme policier, quand et comment ou si un jeune beur doit être jaugé au faciès et selon quels critères.
Ni plus, ni moins.
Et les commentaires, sauf rare exception, ont appuyé sur ce qui me fait mal ; sur la part de spectacle : il était calme, elle était pugnace ; il a gardé son sang froid ; elle a eu ses nerfs.
En écoutant attentivement ce débat, j’ai été aussi fasciné par une contamination sidérante. On a longtemps raillé la candidat Sarkozy en raison de son travers à démontrer en permanence qu’il sait. Ses meilleurs imitateurs ont grossi le trait en répétant une construction grammaticale clef. « Les Français attendent une plus grande sécurité. Pourquoi ? Je vais vous le dire monsieur le journaliste…Les policiers ont besoin d’un véritable respect. Pourquoi ? je vais vous l’expliquer mesdames et messieurs mes spectateurs…» Ecoutez ou ré-écoutez Madame Royale. Elle a répété ce « pourquoi » au moins aussi souvent, sinon plus que son « adversaire », se coulant en quelque sorte dans cette fascination de la démonstration. Moi aussi, je sais ! « Est-ce que je donne naturellement confiance, ou est-ce que je dois à tout moment prouver par le discours et les chiffres qu’on peut avoir confiance en moi ? ».
La construction du débat, qui s’est joué dans le questionnement perpétuel, est à elle seule une réponse.
Est-ce qu’on va élire dimanche prochain des techniciens ou bien des analystes, des politiques de niveau local ou bien des stratèges faisant face au monde ?
Je ne peux accepter, ni intimement, ni dans ma mémoire, que des commentateurs me disent : c’est ainsi. Les Français ne veulent rien entendre des rumeurs du monde, des batailles économiques qui se jouent loin d’eux et de la construction d’un nouveau continent dont ils font étroitement partie. Cela, paraît-il, leur indiffère et ils pensent que leur statut social se résout au cas par cas.
Je ne veux pas accepter non plus ces raccourcis sur l’Europe qui prennent la Turquie pour bouc émissaire d’un élargissement trop vite consenti, sans le travail préalable de la connaissance mutuelle. Ce n’est pas parce que les Français n’ont, en général, aucune idée de la réalité économique, sociale et ethnique de la Bulgarie ou de la Roumanie, ni de la mémoire douloureuse de l’Estonie, ni de la place historique de l’Empire Ottoman ou d’Al-Andalus dans l’identité qu’ils partagent avec leurs voisins communautaires – pour ne prendre que quelques exemples – pour rejeter la Turquie en Asie, hors histoire, comme si il s’agissait là d’un argument imparable…
Simple flatterie ? Gage politique pour des électeurs fraîchement récupérés ?
Je ne condamne pas ceux qui ne savent pas parce que rien ne leur permet de savoir. Mais je prends avec dégoût cette instrumentalisation cynique de l’ignorance.
Monsieur Sarkozy dont je n’aime ni le goût du pouvoir absolu, ni le goût de la trahison, aura à faire oublier cette morgue d’une France qui pense avoir raison à l’intérieur de ses frontières, si, comme tout le laisse présager, il représente mon pays pour cinq années au moins.
Madame Royale, qui garde mon admiration en tant que personne, aura à reconquérir tous ceux qui attendent d’une candidate à ce poste l’affirmation d’une vision du monde, au-delà des frontières qui l’inquiètent. Elle aura, j’en ai peur cinq ans pour apprendre, si la défaite lui apporte, comme à celui qui l’avait invitée à l’Elysée comme conseiller, il y a des années, le sens du monde. Je crois par contre qu’elle en est capable.
Il faut savoir vieillir, quand une nouvelle génération apprend à jouer.
C’est vrai, cette génération politique là n’a pas connu son moment de révolte. Le plus cynique des deux condamne même le moment de passage d’une culture à une autre qu’a constituée la césure de 1968.
Elle sait simplement prendre la température, et casser le thermomètre si la maladie s’aggrave, pour ne pas avoir à avouer ses erreurs.
Mais, tout autour, le monde a mûri, s’est ouvert, a repris part au débat. L’Europe n’est plus à l’Ouest, ou plus de la même manière ! L’Europe ne s’est pas encore resituée parfaitement entre Orient et Occident. Elle n’a pas confronté ses histoires multiples.
Si Prodi et Zapatero, Merkel, Juncker ou Barroso s’inquiètent de ce thermomètre inutilisé, parce qu’ils savent que la France doit participer à un travail qui n’est pas achevé, auront-ils vraiment la patience d’attendre cinq ans ?