Samedi 13 janvier 2007, qu’est-ce qu’un événement…12h08 à l’Est de Bucarest

Le film vient de sortir en France. Malgré la Caméra d’Or reçue à Cannes l’an passé, il ne quittera certainement pas des circuits confidentiels, même si le vent qui souffle de l’Est en ce début d’année peut créer un appel d’air. En tout cas, il semble qu’il suscite des commentaires, même dans la presse luxembourgeoise, du Jeudi au d’Land.  

Fera-t-il progresser la connaissance que les Français ont de la Roumanie, au moment où elle devient un pays membre de l’Union Européenne ? Ou participera-t-il d’une prévention généralisée ?  

Il faut toujours se méfier de l’emphase des créateurs. Corneliu Porumboiu, son auteur, évoque de grands principes et fait référence aux cinéastes américains d’un certain réel. Il parle surtout de sa ville natale Vaslui et d’un débat préparé par la télévision locale auquel il a assisté et qui a déclenché cette envie de satire triste. En ce sens il est vrai qu’il se rapproche du réel, du sien. Mais avons-nous vraiment toutes les références en France ou au Luxembourg pour saisir complètement cette histoire et le récit qui en est proposé (ou l’Histoire à laquelle on se réfère, si on veut croire que la question de la nature d’un événement historique est réellement posée). 

Le film s’ouvre et se ferme sur le degré zéro de la ville. Cette forme de répétition destinée à unifier un pays dans la monotonie, à l’égaliser une fois les témoignages de la propriété et du style individuels écrasés : barres d’immeubles gris, balcons fermés de fenêtres aux montants rouillés, chaussée défoncée ou inexistante, lampadaires qui n’éclairent qu’eux-mêmes.  

Fleuve d’ennui sous la pluie morne qui ouvre, dès le début du film, une fenêtre sur la Roumanie, bien loin des images touristiques.  

Fleuve d’ennui sous la neige sale qui referme, à la fin du film, le rideau trop brièvement levé sur la vie des fourmis qui peuplent ces horizons étranges.  

Ce pays existe-t-il vraiment ou est-ce que cette absence de caractère saillant se veut la métaphore de la grisaille de toutes les mémoires, dans tous les pays oppressés ou dans tous les territoires délaissés ? Après plus de quinze années, est-ce que la vie s’efface, dans les endroits que Dieu et le pouvoir ont abandonné à l’usure du quotidien ?  

Autrement dit, pourra-t-on réaliser un film comparable du côté de Clichy-sous-Bois en 2020 et demander aux adolescents, devenus alors des parents, si des voitures ont réellement brûlé en novembre 2005, là dans les rues de la banlieue, où les carcasses récentes serviront peut-être alors de bacs à fleurs ?  

Douze heures zero huit à l’est de Bucarest A fost sau n-a fost ? 2007 Real : Corneliu Porumboiu COLLECTION CHRISTOPHEL

Est-on encore dans les temps du « cauchemar communiste » pour reprendre la phraséologie plusieurs fois employée par le professeur, seul témoin autoproclamé d’une Révolution dont tout le monde à part lui semble douter, ou dans un pays qui entre dans l’Union Européenne et dont l’élan économique se marque et se remarque de tous côtés ?  

Il est clair que dans ce film, l’élan économique ne semble toucher que le marchand de pétards, un Chinois respectueux qui ne veut du mal à personne et le propriétaire du bar qui enregistre les ardoises de ses clients. On est de toute manière bien loin des vitrines de luxe et de l’Hôtel Hilton de Bucarest. Le seul entrepreneur, un ancien employé de la Securitate interpellé lors du débat, se manifeste en téléphonant, dans le calme d’une menace à peine voilée de poursuite pour injure mensongère, et proteste de sa bonne foi de créateur d’emploi. Une cerise sur le gâteau de la misère ordinaire en quelque sorte.  

Le doute entre passé et présent est donc là, tangible, palpable, dans cette ouverture lente. Mais le doute subsiste dans la fermeture, même si des fragments de mémoire ont été secoués par le rire dans l’entre deux.  

Au fait, qu’est-ce qui a changé et quel besoin de secouer la mémoire, même par le rire ? 

Dans ce degré zéro de l’urbanisme, un bâtiment tranche cependant sur les autres : l’hôtel de ville. On y souhaite un bon Noël en lettres de feu, enfin en lettres de feu un peu pâles. Place commune où un arbre indique la période de fêtes. Il veut aussi signifier que la lumière aujourd’hui est permanente, contrairement à ce mois de décembre 1989 où les célébrations ne pouvaient évoquer le mot de Noël, pas plus que la référence à un nouveau-né divin, symbole du conservatisme bigot. C’est donc sans arbre de Noël et sans enfant Jésus qu’un pays, sa jeunesse, ses étudiants, ses intellectuels – de Timisoara à Bucarest et peut-être ici même – ont poussé la porte dont on avait auparavant ouvert la serrure, sans toujours bien comprendre pourquoi elle cédait si facilement.  

Douze heures zero huit à l’est de Bucarest A fost sau n-a fost ? 2007 Real : Corneliu Porumboiu Corneliu Porumboiu COLLECTION CHRISTOPHEL

Il n’est d’ailleurs pas question dans le film de savoir qui a ouvert cette serrure – après tout, chacun aujourd’hui a compris que la Révolution était manipulée – ni si il y a eu des morts véritables et des faux charniers – mais si la Révolution a eu lieu également dans ce trou du cul du monde, sur cette place improbable, devant ce bâtiment administratif innommable, dans la lumière blafarde d’un hiver où il n’était pas question de pouvoir se chauffer et d’émettre une opinion contraire.  

Débat suprême : oui ou non ? C’est vrai ou ce n’est pas vrai ? Quelqu’un peut-il encore affirmer en tant que témoin que l’élan a contaminé même la plus petite des villes anonymes, à l’Est de Bucarest. Peut-on encore dire que cet élan révolutionnaire s’est manifesté ici avant 12h08, à l’heure où le couple suprême s’est envolé de Bucarest, poussé par l’inéluctable, ou bien seulement après, quand la victoire était déjà en route ? Est-ce que la délivrance a eu lieu avant, quand l’Histoire était prête à basculer dans une mystification orchestrée ou bien seulement après, dans une sorte de confusion générale, quand la foule a voulu voir si la télévision, seul instrument de liaison autoritaire dans un monde cloisonné, a vraiment changé de mains et si l’hélicoptère aperçu au-dessus de Bucarest est un symbole, une image mythique ou un élément du réel ?  

Trois personnages doivent se rencontrer devant la caméra pour en débattre : Jederescu le directeur en mal d’idées et de moyens d’une chaîne de télévision improvisée, Manescu un professeur ballotté entre son salaire de misère et la soif qu’il éprouve chaque soir à oublier dans l’alcool que ses convictions culturelles se sont encore plus dévaluées dans un monde neuf porté par l’argent et Piscoci, un veuf, retraité sympathique, éternel Père Noël dévoué à son entourage, dont l’activité la plus subversive est de réaliser des cocottes en papier, même devant la caméra.  

Avant ce débat, chacun d’entre eux est filmé de manière autonome, accompagné d’une caméra fixe, qui encadre un champ dans lequel le « héros » qu’il incarne est enfermé. Dans ce cadre étroit en plan fixe, il rencontre des personnages de son entourage familier qui entrent et sortent. L’espace prescrit est souvent trop petit pour eux ; ils le dépassent ou le submergent, s’en éloignent ou parlent derrière la cloison : épouse vindicative ou résignée, collègues attendant le remboursement d’un prêt, élèves pris dans le tourbillon des pétards de Noël, voisins serviables ou quémandeurs. La caméra nous les rend familier, dans leurs habitudes de ne pas vraiment trouver leur place, de se sentir à l’étroit, de ne pas savoir quel costume ils vont adopter pour jouer et pour vivre, de ne plus trop savoir même ce qu’ils ont fait quelques heures auparavant, ni ce qui va vraiment leur arriver dans celles qui suivent.  

Une Roumanie étroite, contrainte, hésitante, qui cherche son dictionnaire des mythologies, faute d’en inventer de nouvelles. Une Roumanie qui préfère la Salsa, mais dont les orchestres doivent revenir sans cesse vers les mélodies traditionnelles. Une Roumanie qui a pris l’habitude de la fatalité, de l’absence de tout, sauf de la répartie ! 

On est bien entendu curieux de savoir quelles sont ou seront les réactions des Roumains à ce film, s’ils en ont, mais est-ce qu’il s’adresse vraiment à un autre public que celui de l’exportation ? 

On peut ressortir de la projection dans le sentiment d’un rire un peu court et d’un film un peu trop étroit lui aussi. Mais la pauvreté des moyens crée un style qui sied au sujet et si la caméra du studio de télévision a parfois des égarements, c’est qu’elle est manipulée par un apprenti et que le cinéaste semble vouloir nous dire : attendez un peu, nous apprenons notre métier. Nous filmons la tragédie grecque, nous faisons référence au Mythe de la Caverne, sans en avoir l’air, avec des héros de trois sous, mais nous sommes tout de même les héritiers d’une même philosophie que la vôtre, sans avoir besoin du cinémascope pour donner du sens à notre vie, ou de mettre en scène Ben Hur, Alexandre le Grand ou Le Parrain pour qu’on nous regarde.    

Douze heures zero huit à l’est de Bucarest A fost sau n-a fost ? 2007 Real : Corneliu Porumboiu COLLECTION CHRISTOPHEL

C’est ce sentiment-là qui doit nous amener à prendre le film au sérieux…à le prendre, non pas comme un reflet de la Roumanie, mais comme un miroir tourné vers nos propres débats télévisuels et qui met en scène notre manière carnassière de consommer uniquement de l’histoire immédiate. Si la Roumanie fait un tel cas de la télévision, après en avoir été longtemps privée, nous devons aussi mesurer notre responsabilité en ce qui concerne les modèles absurdes que nous lui avons proposés d’imiter. 

Peut-être faut-il prendre ce film au sérieux, comme ceux de Milos Forman qui sont arrivés en France avant 1968. Mêmes univers étriqués d’appartements trop petits pour accueillir les amours passagères d’une adolescente séduite et abandonnée (Les amours d’une blonde). Même volonté d’insister sur le dérisoire des célébrations lorsqu’un vieux capitaine des pompiers attend pendant des heures le cadeau des volontaires qui lui ont succédé : une hache en argent qui a malheureusement disparu de son écrin, avant même que de revenir à son destinataire (Au feu les Pompiers).  

Tout fout le camp ! 

Forman avait sans doute plus de souffle. Une poésie baroque habitait ses films tchèques à petits budgets, avant de se déployer dans les grands moyens d’Amadeus.  

Forman, sans doute, tenait mieux la distance. Mais Corneliu Porumboiu n’est pas seul. Il vient ajouter une pierre ironique à côté de celles de ses confrères : Catalin Mitulescu dont l’actrice Dorotheea Petre a été également récompensée à Cannes pour le film : « Comment j’ai fêté la fin du monde », Christi Puiu qui a fait revenir l’enfer de Dante Lazarescu dans les hôpitaux roumains ou Nae Caranfil parti sur les traces des poètes, auteurs des textes des mendiants, dans « Filantropica ».  D’autres encore !

Est-ce que cela suffit à produire un nouveau cinéma de l’Est dissident et porteur d’espoir, comme celui que nous avons découvert, au quartier latin, au début des années soixante ? 

Et sur quelle dissidence ? 

Porumboiu parle d’une génération de la désespérance où des individus désespérés s’ajoutent simplement les uns aux autres. 

Mais au vrai, on ne fabrique pas une école. Elle naît souvent d’un monde en décomposition.  

Douze heures zero huit à l’est de Bucarest A fost sau n-a fost ? 2007 Real : Corneliu Porumboiu COLLECTION CHRISTOPHEL

Et, de plus, elle ne se comprend certainement que dans la restauration des liens qui semblaient rompus ou qui nous ont été rendus invisibles faute, pour nous, de pouvoir inscrire des parentés. Le cinéma roumain, comme les traductions de la littérature roumaine, nous sont chichement comptés. Comment alors retrouver le fil et discerner les héritages. Le programme d’un an de la Kulturfabrik à Luxembourg sur « Les belles Roumanies » pourra nous y aider. Les « Belles Etrangères » organisées il y a quelques années en France sur la littérature roumaine, ont aussi laissé des traces. Mais c’est encore bien peu !

Caranfil a été élevé à l’école cinématographique de son père. Je l’ai appris par hasard et l’histoire du cinéma que son père a publiée, sera peut-être traduite un jour en français.  

On ne doit pas non plus oublier « Le Chêne », un chef d’œuvre de Lucian Pintilie, un film qui est presque aussi vieux que la Révolution elle-même, qui est venu après bien d’autres et a précédé d’autres merveilles.

 Ce ne sont là que des repères !  

Cet absurde, poétique et dérisoire, que Porumboiu met en œuvre n’est certes pas nouveau dans l’expression roumaine. Caragiale et Ionesco ont aussi pris part à notre propre mémoire collective et révolutionné, au moins pour le second, l’horizon occidental du théâtre.

On savait bien pourtant qu’une cantatrice chauve invisible, dans un théâtre parisien, ne quitte pas l’affiche et que chaque soir les personnages s’étonnent, depuis plus de cinquante ans, que l’oncle et la tante de Bobby Watson, se nomment tous les deux Bobby Watson.

Est-ce que ce film veut nous dire que tous les Roumains ne se nomment pas Popescu ?

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