Madrid, le samedi 22 mars 2008 : la Vierge est dans la rue

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Noël, le quinze août, Pâques…des moments exceptionnels dans la vie ordinaire de millions de gens. Ce sont donc aussi des moments de valeur où le visiteur se retrouve dans un environnement encore plus extraordinaire. 

J’ai  visité Rome le quinze août dans les moments de terreur imposée par les Brigades Rouges et je garderai toujours l’image d’une ville vide et en état de siège, gardée par une police omniprésente et inquiète. J’ai vécu également la même chaleur d’un ferragosto plus tranquille et plus bourgeois à Florence et la froidure des paysages du Chianti, un matin de Noël. Le premier de l’an à Budapest, Londres, Rome à nouveau, Anvers…

Comme je ne regarde que très rarement le calendrier longtemps à l’avance, je n’avais donc pas vraiment réalisé que je me trouverai à Madrid un Vendredi Saint, dans une ville où les habitants ont semblé disparaître une journée entière, mais sont réapparus le soir tombé, dans des rues habitées par les traditions. 

Deux cultes semblent se superposer ; celui du tourisme de week-end fait de défilés éparpillés et celui du Christ dont la souffrance ultime est ré-évoquée chaque année. Cette souffrance mimée, représentée, ou carrément partagée, fait partie du baroque de la mort qui traverse toute l’Espagne depuis que l’espace catholique romain a reconquis la péninsule en cherchant dans l’Inquisition et la mortification à conjurer la crainte d’un protestantisme qui pouvait très bien ressurgir, en tentant d’effacer les fascinants secrets d’un monde andalous épris de paradis musulman, et les réseaux des Juifs industrieux. 

Alors on regarde. Il est normal qu’il pleuve ou bien est-ce trop scandaleux ? Le jour se présente comme une mosaïque de sentiments. Qui dit quoi ? Venir à Madrid au printemps, c’est forcément prendre la température d’une ville et de là, d’un pays. Vais-je revenir aussi sur ce que dit la religion et ce qu’elle imprègne ? J’avais eu l’impression d’y insister déjà, mais ce n’était que l’écrire et l’insérer dans un texte que la publication rendrait – peut-être –marquant. De quel fond culturel vient donc la célébration de la mort de Dieu ? C’est une question et une vraie question.  

Je reviendrai aussi à mes plus lointaines saveurs de l’Espagne et cela n’a plus forcément de sens même si ce savoir ou cette impression se pérennisent.  

Chaque ville offre un sacrifice. Chaque ville met au point son défilé.  Chaque quartier lui donne une coloration particulière.  Comme la musique qui précède la mort du taureau, l’estocade finale, un orphéon demande le silence. Mais l’applaudissement de la foule qui admire les porteurs qui font osciller la statue ou la croix, revient en vagues régulières. On salue ici l’effort de ceux qui portent sur leurs épaules le poids de la mort de Dieu, son sacrifice ou celui de son fils crucifié.  Tout fait pénitence et l’organise. Il n’y a plus que la foule que porte, à son rythme, les assistants de la pénitence. La foule et Dieu en direct.

Mais ce sont ces foules en effet qui me surprennent.  Il y a trois grands domaines d’occupation de cette ville. Celle des touristes qui se rassemblent par paquets, se collectent, se collectionnent selon les centres d’intérêt qu’on leur propose. D’un autre côté, les espaces des jeunes qui se meuvent dans un grand mélange afro-américain parcouru d’hispanisme. Et enfin, ceux dont l’âge leur a permis de traverser une époque de contrôle des mœurs, avant d’observer la montée de la liberté et de pouvoir se dire aujourd’hui que leur pays a bien changé, mais qu’il n’a pas oublié le poids de l’histoire.

D’une extrémité du compas à l’autre. 

Cet intangible du défilé est donc aussi un intangible tout court. Ce qu’ils disent, à l’intérieur du défilé de Malte, de celui du Silence ou de Notre-Dame des Sept Douleurs, la mantille sur la tête et une bougie serrée contre eux pour éviter l’effet du vent qui se lève : Nous sommes là tous ensemble, et notre souffle qui croît à mesure des applaudissements nous permet d’aller de l’avant. La société tient sa cohérence et se masse dans l’offre des fleurs rouges arrosées du sang du Christ. 

Certains pays ne sont décidément pas faits pour la pluie. Ils ne peuvent en maîtriser les effets que dans la ferveur et la passion.

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