



La question qui se pose à moi est simple : est-ce que j’irai ou non l’été prochain sur les Routes de l’Olivier, entre Athènes et Pékin et de Pékin à Moscou ?
Je suis venu en Grèce pour m’informer et discuter du projet, mais ce sont plutôt des visages qui réapparaissent devant mes yeux. Je voudrais en dessiner les portraits, de ces Athéniens pressés dans un métro enfin digne de ce nom, jusqu’aux marchands universels qui peuplent la capitale. Et surtout ces merveilleux utopistes qui vivent dans le projet d’un voyage grandiose.
Mais il me faut le temps de mettre en place les silhouettes. Le temps est une denrée rare, même si nous parcourrons les quelque trois cents kilomètres de route en taxi. Le spectacle des paysages était à la fois grandiose et inquiétant, comme dans une fable d’Esope. J’ai donc peu écrit.
J’ai donné dans le message d’hier deux photographies d’Athènes. Elles révélaient une ville qui s’agite en permanence, et où les soubresauts politiques sont nombreux.
Je n’ai pas pu arriver mercredi car l’aéroport d’Athènes était paralysé par une grève générale. Hier c’est le parti communiste grec qui défilait. S’il a du retard à l’échelle mondiale et paraît un peu anachronique en de nombreux points du globe, il en a également au plan local. Pourtant, en dehors du chien qui ouvre la marche – un symbole un peu facile, mais qui y aurait résisté ? – les militants semblent jeunes et beaux. Ils n’ont d’autres souvenirs de combats que la Grèce des colonels, mais étaient-ils seulement nés du temps de Z ?
J’aime, au centre d’Athènes, ce grand marché où les odeurs de la viande et du poisson croisent celles des épices. Le centre d’Athènes, avant même d’atteindre l’inexorable Plaka, se présente comme un souk organisé débordant de tout, de tout mais dans le désordre, de tout ce que je ne trouve plus au Luxembourg, et que les Parisiens doivent monter chercher à Belleville. Et encore n’ont-ils pas atteint la synthèse greco-ottomane que les Athéniens vivent sans vouloir le dire, tant l’indépendance est encore récente et fragile au cœur de beaucoup.
Des citrons et des oranges séchés, des tresses d’ail et de piments, des liens pour réunir le tout, un monceau d’éponges et de pierre ponce, des piles de savons et des montagnes de bidons d’huile d’olive, des boîtes de thé de Ceylan à ne plus savoir qu’en faire, des jouets de tous calibres et de toutes origines, des chaises, des parasols, des meubles de quatre sous, des glaces, avant de retrouver les fromages de brebis, frais ou séchés, liquides ou vieillis de champignons bleutés, toutes les fétas du monde et plus loin encore, une vitrine de bombonnes de gaz coiffées d’un brûleur pour le camping, puis d’énormes boîtes rondes débordant de sardines et de saumure…
A cette débauche est venue s’ajouter, sagement il est vrai, la boutique des Routes de l’Olivier, à la césure entre Plaka et le quartier de la cathédrale, face à la Patriarchie. Une boutique de petite taille, pleine de spécialités et de cadeaux que cachent presque deux troncs d’olivier impressionnants amenés là dans des bacs et que les feuilles grises des rameaux coiffent un peu comme des ronces.
Et là encore, dans cette rue calme et vénérable, le principe d’accumulation reprend ses droits, en laissant se côtoyer dans les vitrines lustres et ciboires, icônes peintes et métallisées et chandeliers étincelants.
Mes amis ont trouvé à proximité de tous ces trésors et des disquaires de l’avenue du 28 octobre, un hôtel parfait dont les fenêtres ouvrent sur la silhouette du Parthénon, tandis qu’une école en contrebas laisse s’échapper les cris des récréations.
J’ai également enfin compris au cours de ce voyage comment la Grèce avait été partagée en deux par le canal de Corinthe afin de relier plus facilement la Mer ionienne et la Mer Egée.
Mais cet usage vénal et certainement utile cache certainement l’envie de détacher de l’Europe et de préserver des rumeurs du monde le Péloponnèse, ce territoire étrange, montagneux dont je ne verrai que les cols et la façade ouest : la Messénie qui témoigne du passage des Croisés français, des Angevins, des Napolitains et des Florentins, bien avant que les Ottomans ne l’occupent.
Je découvrirai là le royaume de mes amis de l’Olivier, royaume à l’allure de tradition où le petit restaurant qui nous a accueilli vendredi soir n’a pas dû être repeint depuis les années cinquante. Les cages des serins y jouent leur rôle historique tandis que les hommes, seuls ou en groupe s’interpellent au fur et à mesure de l’arrivée des plats sur les tables et des nouvelles qui filtrent depuis la radio installée dans la cuisine.
Le Préfet nous rejoint, suivi du Directeur de la Culture de la Province. Malgré la rusticité du restaurant, ou à cause d’elle, sa présence semble plus politique que fonctionnelle. Un hommage au Président de la Chambre de Commerce, maître de l’économie et seigneur des explorations méditerranéennes. Les plats circulent à nouveau de place en place et les accents italiens se croisent avec la langue arabe et la grecque dans les toasts qui sont portés.
Visiblement, cet endroit est le plus authentique, l’un des meilleurs, situé résolument dans une capsule temporelle.
De là nous gagnerons cependant un temple post-moderne pour le café et les pâtisseries et nous renaîtrons à la civilisation dans la langueur de la voix d’une chanteuse elle aussi post-moderne par sa manière de traiter la musique traditionnelle, comme s’il s’agissait d’un effet transatlantique.
Georges, comme un archange traversant la froidure, est venu nous chercher dans un véhicule de collection sorti de la fin des années cinquante, sorte de vespa pousse-pousse qui nous emporte dans la nuit venteuse, le long d’une mer qui a adopté le cortège nocturne des fins d’hiver.
Il nous faudra encore toute la matinée pour faire le tour du projet et imaginer : ces milliers de kilomètres dans les pays de l’Orient et une caravane porteuse de paix.
Il y faudra encore un repas de déjeuner, la musique traditionnelle et la chicha.
Il y faudra une ambiance de partage et de découverte.
Et encore un repas du soir avec les membres éminents d’un club réuni par la Consul(e) française dans les rythmes kitch d’un hôtel merveilleux où le vent de l’hiver finit par tomber à bras raccourcis sur la mer étonnée.
Et plus encore…quand Georges m’aura offert un chapeau noir semblabe au sien, je saurais que sa famille s’est élargie.