Samedi 26 janvier 2008 : Luxembourg : l’Allemagne n’a plus de poilu

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 Le 16 décembre 2007, Lazare Ponticelli a fêté ses 110 ans à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. © DR

Revivre au Luxembourg après un temps d’arrêt veut dire en grande partie recommencer de s’oublier.  

Inutile de dire que j’aurais du repartir immédiatement pour la Sicile, sur la Route d’Hannibal et laisser là les données les plus urgentes. Une série de cours s’inaugure en effet au large de l’Italie, dans un rapport méditerranéen. Mais il y avait de bonnes raisons de rester à la maison. Des raisons financières d’abord. Dois-je raconter la manière dont le Conseil de l’Europe se comporte vis à vis de l’Institut d’un point de vue financier ? Je le crois inutile. Un bilan viendra en son temps. Mais aussi de bonnes raisons pratiques : des piles de documents, des piles de lettres, des piles de tout. Une vie en piles. Je suis à la fois impressionné par le nombre de documents et de livres que nous recevons chaque jour, et en même temps la faiblesse des moyens dont nous disposons pour les valoriser. La bibliothèque s’étend, grimpe, croît, comme une forêt vierge. Et nous tentons qu’elle ne soit pas trop anarchique. 

Je suis heureux d’y puiser des perles. Et d’y avoir rangé une série d’ouvrages qui touchent à la mémoire de l’Europe dont j’aimerais bien un jour faire un train, exposition virtuelle dont le rêve me revient de temps à autre, par bouffées. 

En attendant, j’examine la presse luxembourgeoise avec attention et j’y relève des sortes de notes européennes. J’y trouve des paradoxes. Ainsi : « Le dernier « poilu » allemand de la Première guerre mondiale, Erich Kästner, est décédé le 1er janvier à l’âge de 107 ans, dans l’indifférence générale, a révélé la presse allemande de vendredi (25 janvier). Le vieil homme était le dernier soldat allemand de la Première guerre mondiale (1914-1918) encore vivant, affirment Die Welt et l’édition en ligne du Spiegel, une information toutefois difficile à vérifier dans un pays où aucun organisme officiel ne recense les « poilus » encore vivants…Selon le Spiegel, c’est un internaute, contributeur de l’encyclopédie libre en ligne Wikipedia, qui a fait le rapprochement entre cet avis de décès et l’ancien combattant Erich Kästner, mentionné sur Wikipedia comme le dernier poilu allemand. Ce décès est survenu trois semaines avant celui de l’un des deux derniers « poilus » français, Louis de Cazenave, mort dimanche dernier (20 janvier) à 110 ans, et qui a fait l’objet d’un hommage du Président français Sarkozy. Le Première guerre mondiale, qui a fait plus de morts en Allemagne qu’en France, a paradoxalement largement disparu de la mémoire collective des Allemands, pour que le 11 novembre, jour ouvré ordinaire, ne représente  aujourd’hui rien de particulier. » 

Depuis cette date, le vrai dernier, disparu à son tour le 12 mars 2008, Lazare Ponticelli a fait l’objet d’un hommage qui me laisse finalement très perplexe.   Je ne relève même pas l’ironie de son prénom – qui devrait s’écrire de fait Lazzaro – ni l’importance de sa bi-nationalité. Et pourtant il fut aussi bi-engagé, si je puis dire. Volontaire une fois avec l’armée française et sur les pires des fronts, s’il en est de pires, puis – obligatoirement cette fois – dans les Dolomites, à la demande de son pays d’origine, où il comprend les proximités linguistiques et identitaires qui existent entre Autrichiens et Italiens partageant l’allemand et fraternisant sur les lignes de front. Que dire en effet de ce parcours dont il réchappe par miracles successifs et qui le ramène en France où il fonde, en famille, une entreprise qui n’aura pas à rougir de son succès et emploie encore aujourd’hui, si je comprends bien, plusieurs milliers de personnes ? Exemplaire ?

Le Président  français a dit dans l’ordre des mots d’usage sur la mémoire et l’oubli. Je pensais soudain que le fils de ce disparu a lui même soixante-quinze ans et que son entourage familial aurait pu dire aussi, avec le cœur cette fois, pourquoi et comment il y avait eu transmission.

Il ne s’agit pas d’un hommage rendu à la guerre, a dit le Président. Mais à ceux qui l’ont faite, a-t-il ajouté. Devraient-ils la refaire en de pareilles circonstances ? Je crois qu’il l’a pensé à haute voix. 

C’était à Max Gallo de rappeler ce que veut dire choisir un pays et embrasser deux nationalités ; tout en se confrontant aux autres. 

Dois-je revenir sur la question des langues qui traverse bien entendu sa vie, et sur le sort des pays, comme le Luxembourg, dont les langues ont prié ensemble pour la paix et se sont fait dramatiquement écraser, pour n’avoir pas su choisir le camp du vainqueur, malgré la germanité historique ?

Finalement je suis très heureux que ce soit à la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration de la Porte Dorée, que Lazare avait fêté ses 110 années, en décembre dernier, en présence de Jacques Toubon.

Cet hommage là est au-delà des mots. 

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