


Prologue
Plus que jamais j’ai laissé le temps passer. Je suis revenu aux livres que j’avais gardés près de moi. J’en ai touché et retouché les couvertures, pour ne pas dire que je les ai caressées. J’ai longuement hésité. Un mois, puis deux sont advenus tandis que je reprenais l’avion vers d’autres destinations. J’ai accumulé d’autres notes et capté d’autres impressions. Il y a eu beaucoup de bonheur. Je devrais même écrire ce mot en l’accordant au pluriel.
Pourquoi ai-je donc tant tardé pour commencer à écrire sur Bucarest ? A refaire cette plongée ? Pourquoi est-ce à Madrid, deux mois après, que je me décide à donner quelques explications avant de proposer publiquement un texte ; le seul que je peux m’accorder aujourd’hui, le seul que je peux accepter parce qu’il dit la vie à fleur de peau, laissant ce qui circule dans le corps, bien à l’abri, dans un écriture embryonnaire qui exigeait plus. Qui exigera plus !
Une peur instinctive de ne pas savoir dire, de heurter ou de blesser ? Sand doute. Cette ville je la partage, depuis presque vingt ans. Cette ville, plus que d’autres, on m’a permis d’y rentrer. Je ne m’en suis pas accordé le droit seul, comme pour certaines capitales où j’ai trouvé ma familiarité dans la solitude. Alors j’ai longuement écrit. J’ai longuement ré-écrit. J’y suis revenu. Un peu comme si il y avait là matière à un livre entier, dont j’ai identifié les chapitres. Mais il me faut cependant sauter à pieds joints pour rattraper le présent et faire le plus honnêtement possible la part des chapitres suivants de mon histoire : Luxembourg, puis Vienne, puis Bruxelles, puis Athènes, puis le sud de la France, Gaillac et Arles, et Fréjus, puis le Luxembourg encore, et puis Madrid. Et des dizaines de rencontres, des discours, des textes écrits et réfléchis, d’autres destinés simplement à redire, une fois encore, ce que pourrait être le programme dont je m’occupe si on lui prêtait la moindre attention là où les moyens sont disponibles. De ces voyages et de ces rencontres il y a trop sans doute. Mais il faut parfois accélérer quand le temps se raccourcit et que le terme est aperçu.
L’hiver aura été long. Et la neige m’a rattrapé ici et là en Europe. Un hiver c’est comme une maladie. On souhaite en guérir, mais avec chaque année qui passe il laisse des traces, de plus en plus profondes et douloureuses, comme si le mot printemps était un horizon inatteignable. C’est donc au printemps que je vais reparler de cet hiver là.
Bucarest : Neige
Une année exceptionnelle. Plus de soixante centimètres de neige sont tombés dans la capitale au début de janvier. Souvenir d’années antérieures. Je songe à ma mère qui me racontait le froid de la guerre. « Et en plus nous devions casser la glace dans la cuvette de la salle de bain »… En plus de tout : de l’absence de son homme, de l’occupation, des restrictions, des bombardements. Un malheur est encore plus fort s’il se fortifie d’un accompagnement inhumain.
Cela faisait de nombreuses années que ce n’était pas arrivé et apparemment, la neige et le froid comptaient bien plus que le double avant 1989 !
Cette neige qui avait été accumulée en tas au moment où je suis arrivé, s’est peu à peu noircie. Chaque soir des camions ont embarqué des tonnes de matières mélangées, dont les pelleteuses au bruit démoniaque les ont remplis, pour les déverser dans les lacs du nord de la ville.
Est-ce le symbole d’une ville qui succombe à une sorte de trop plein et que l’on doit purger régulièrement. S’est-elle ainsi purgée au cours de l’histoire de ce qu’elle avait de trop et donc souvent de ce qu’elle avait de mieux ?
Les paquets qui sont restés en petits monticules, entre les voitures, disparues un temps sous les épaisseurs blanches, fondent en faisant remonter en surface des étangs pulpeux qui envahissent les trottoirs et se déversent dans les caniveaux, des étangs où flottent les souvenirs d’autres hivers, du temps de la dictature et du dernier décembre.
La Roumanie consomme, mais se souvient.
L’absence de feuilles sur les nombreux arbres de cette ville jardin, crée une découpe permanente de branches noires. Ils semblent dressés comme un ensemble de squelettes et constituent des bornes du temps qui jalonnent de manière austère les couches superposées d’une métropole qui a traversé en un peu plus de trente ans des bouleversements politiques et urbains à peine croyables.
Dernier royaume de l’absurde au sein d’un monde qui s’était dégelé peu à peu, le symbole hivernal est ici encore bien plus fort que dans les autres pays soumis à l’ancien empire. Et c’est cette dernière glaciation qui ressort, cette dernière glaciation injuste, du temps de la Glastnost, sur laquelle se sont superposée les traces des blessures laissées par les affrontements de 89, 90 et 91, rejoignant celles des crimes et des négligences d’une ville pilonnée par les caprices d’une terre tremblante.
Une ville pliée, pillée, sabotée, violée par son chef. Une ville séduite et prostituée par l’arrivée de l’argent, du commerce, du luxe et de l’ostentation.
Tout est visible à la fois, comme sur le corps rajeuni, par le pacte diabolique, de celle qui aurait accepté de dialoguer avec le Malin pour retrouver sa jeunesse. Une jeunesse qui a pourtant nécessité une chirurgie réparatrice et de nombreux points de suture. Tout, l’un sur l’autre, l’un dans l’autre, comme dans ces films cauchemardesques qui présentent les mégapoles américaines après une explosion nucléaire, ou après l’arrivée d’un météorite ou encore après le passage d’une épidémie dramatique. Un jour l’herbe a repoussé et les fleurs sont revenues. Les chiens se sont éduqués à l’errance. Et de belles princesses se sont mises à raconter de belles histoires, entre les excavations où les méchantes sorcières restent tapies en attendant quelque revanche.
Dans une sorte de brouillard intermittent qui ne disparaîtra pas de la semaine, la ville est plus évidemment fantomatique.
Pourtant Bucarest c’est le luxe architectural, la beauté incarnée. La magnificence des palais citadins, d’un style roumain réinventé, s’échelonnant dans des rues calmes en bordure des parcs.
Longtemps pressés par la nature qui reprenait ses droits, ces palais bourgeois ou aristocrates, dans leur taille opulente, se libèrent maintenant d’une sorte de gangue qui les avait masqués. Les lézardes s’effacent, les proportions redeviennent lisibles, on devine des pièces d’apparat, des espaces pour le bal ou la fête. On attend des fiacres, mais ce sont des quetre quatre qui les longent. Leurs grilles aussi se remettent aussi en place, comme des ornements indispensables, tout autant que comme des défenses pour de nouveaux riches. Les jardins s’appliquent à redevenir des lieux d’isolement, où l’humidité nocturne de l’été peut laisser place à la pression ambiante de journées trop chaudes et trop polluées.
Une métamorphose s’est opérée : je l’ai vue, plusieurs fois par an, se faire. Mais aujourd’hui elle me saute au visage dans son dépouillement ; cette espèce de vérité que l’hiver donne aux choses. Histoire et mémoire confondues.
Cette périphérie opulente de baronnies situées côte à côte débouche sur des avenues qui transpercent un tissu urbain constituant une leçon d’architecture moderne à ciel ouvert, un tissu tombant lentement par pallier vers un dédale de ruelles propres à l’artisanat et au commerce, le quartier de Lipscani où se trouvent encore les derniers vestiges dépravés d’une vie que le chef a dynamité.
Malgré les rues glissantes, les obstacles de monticules sans fin, comme une surface lunaire qui serait habitée, les lacs de boulevards et les tranchées où la boue reprend ses droits, il fait bon s’enfoncer dans le froid et replacer des souvenirs là où ils affleurent encore.
J’en regarde les images fixées.
C’était un plaisir considérable ; un bonheur, même !
Je raconterai jour par jour, pendant toute une année s’il le faut. Mais je raconterai. C’est promis.
Et comme Paul Morand, je descendrai « la plus fameuse artère du proche Orient : cette Calea Victoriei a vécu les jours fastes et néfastes de la Roumanie ; elle a vu passer les cinquante mille hommes et les dix-huit cents canons retour de Plevna en 1877, les troupes roumaines victorieuses de la Bulgarie sans coup férir et éprouvées par le seul choléra de 1913, le maréchal Mackensen et ses armées suivies de savants en uniformes en 1916, enfin les régiments français défilant en novembre 1918 sous les fleurs et les vivats. Elle offre dans sa longue diversité les spectacles les plus urbains et les paysages les plus excentriques. Malgré la crise, elle est toujours aussi fréquentée. C’est à peine si quelques vitrines se remarquent ça et là : jadis, un bail dans ce paradis du commerce s’arrachait à prix d’or. »
Nous sommes en 1935. La crise est partout chez elle en Europe. Elle annonce bien des orages.
Il y aura encore de nombreux bouleversements, plus récents et encore plus violents.
Et les baux s’arracheront de nouveau à prix d’or.
Nous sommes en 2008.