Samedi 5 et dimanche 6 janvier 2008 : Strasbourg, préparation au voyage

bucarest-29-decembre-2002-9-mvc-001s.1203632869.jpg

bucarest-58-juillet-2005-mvc-008s.1203633102.JPGbucarest-49-juillet-2005-mvc-003s.1203632988.JPG

Au fond, quelques jours de repos ne suffisent pas. Je suis loin d’avoir terminé de célébrer avec des écrivains et des cinéastes un moment de détente qui fut profond et presque inespéré. Mais de ces moments de calme sont déjà sorties des multitudes de rencontres entre des images et des lignes qui se croisent. Je n’ai traduit que les plus marquantes, ou plutôt celles qui me semblaient dépasser un simple sentiment de plaisir personnel.  Seulement huit jours… et une autre vie !

 Connaître un pays nécessite bien plus qu’un parcours. Il s’agit de comprendre ou plutôt de pénétrer dans plusieurs regards à la fois. J’ai longtemps rêvé de rédiger – ou, soyons plus modeste – de collaborer à la rédaction d’un guide sur la Roumanie. Cela ne s’est pas fait jusqu’à maintenant. Mais je me prépare au départ et je vois bien que pour de nombreuses raisons, dont celle de la proximité du voyage, mes lectures font une moisson de mots qui montent comme des chants parallèles d’un pays écartelé, mais résistant toujours aux supplices qu’il subit.    

Je suis donc en train de me remettre dans l’esprit d’un pays que je n’ai plus revu depuis quelques mois et dont j’ai délaissé la capitale, en même temps que ceux qui y habitent et auxquels je suis pourtant profondément attachés, depuis une année et demi. Et comme chaque fois, à chaque recommencement avec ce pays, je dois prendre mes marques, un peu comme le perchiste ou le lanceur de javelot.  Sur quel pied vais-je devoir prendre appui cette fois et à partir de quel tremplin ? 

Les fictions m’aident. Elles m’aident d’autant plus que tous les films que j’ai déjà vus et commentés ne rentrent pas dans une école unique. La coïncidence de talents n’en n’est d’ailleurs que plus troublante. Si le jeune cinéma roumain fait l’objet de célébrations et déjà de rétrospectives, c’est qu’il semble reposer aujourd’hui sur un éclatement, après trop de retenues et de contraintes. Dans une génération née largement après guerre, une fois les plaies des grandes alliances meurtrières suturées, ces jeunes ont vécu quelques années avec leurs parents dans un enfermement juvénile de fin de règne. Ils ont pu en mesurer une sorte d’habitude quotidienne, sans la lassitude et la résignation de ceux qui finissent par penser qu’il n’y aura pas de fin. Qui aurait pu dire, a dit ou dira la face la plus violente de l’horreur : la persécution, l’élimination, les prisons d’épouvante ? Le travail d’Ana Blandiana et de quelques autres ! En montrant les murs de l’enfermement, les photographies des déportés, en faisant entendre les voix et en les mêlant à celles des historiens. En répétant par l’égrenage des noms, la longue liste des intellectuels, des écrivains, des militaires, des politiciens, des paysans, disparus.

Nous avons changé d’époque. Ils ont un peu plus de vingt ans ou à peine trente. Ils ont connu une accélération du temps. Ils ont, par chance, hérité du pire et du meilleur. Le meilleur, c’est cette tradition de dérision qui traversait les foyers ordinaires et inspirait de très grands écrivains.  

Auprès d’eux, on peut songer que se trouvait la force d’une phrase, la secousse libératrice d’un jeu de mot, la puissance du dérisoire, ou une photographie qui montrait combien la neige était froide pour celui qui attendait. Cette neige collante, que je retrouve dans tant de pages de Cărtărescu, comme si pendant toutes ces années, elle n’avait été que le moyen de dire une oppression accrochée à la peau comme une sangsue, une horreur qui, comme un chien enragé, peut surgir du coin de la rue, à tout moment.  Alors une simple image ; un arbre qui se fraie un chemin dans un mur, dans l’abandon de la voirie. Des lézardes par milliers qui parlent d’un tremblement de terre et du mépris de tout, hors le faste du prince. Des foules rangées en files compactes devant des magasins vides. Qui sait ? Il y a peut être un arrivage : épingles, fromage ou pneus ? Peu importe, tout est aléatoire ! 

Je me situe donc, durant ces jours entre parenthèses, entre plusieurs romans. Celui de la vie n’est pas le moins important.  

Inégaux, de parti pris, stimulants, étranges pour certains dans une prise de conscience de l’instant et pour d’autres, à l’unisson d’une patrie rêvée. Le rêve est en effet un remède et plus il est brumeux, étrange, baroque, mieux il parle de l’évasion, en effet.     

Etre dedans et dehors à la fois, lorsque l’on est enfermé. Revenir, même en rêve, quand on est déjà sorti. Difficile de trancher. Difficile aussi de juger les décisions qui ont été prises par les uns et les autres. Dehors ou dedans ? Prolonger la vie, simplement !  

« Hôtel Europa ». Un roman de Dumitru Tsepeneag traduit du roumain, écrit entre 1992 et 1995 et publié en 1996 et dont je ne trouve pas trace d’édition originale, sera mon sujet pour ces deux jours. Le rêve. Un roman de Mircea Cărtărescu traduit lui aussi du roumain et publié en 1992 dont seul le titre original est donné  « Visul » sans précision sur l’année d’édition, attendra lundi. 

Je crois l’avoir déjà écrit : la publication des auteurs roumains en français est aléatoire et encore plus surprenante est leur recherche dans les rayons des librairies. Sans doute est-ce que je devrais rechercher sur le sites de librairie en ligne. De toute manière, c’est un crève cœur de ne pouvoir en capter que des traductions.

Un jeune homme se regarde écrire. Un jeune homme met en scène un peu longuement, un peu complaisamment ses difficultés à écrire et les emprunts qu’il fait à sa propre vie, quand sa compagne ou son chat parisiens traversent bizarrement les rues de Bucarest qui le hantent.   

Un camion, au sein d’un convoi, franchissant les frontières de l’Est pour arriver presque par hasard dans une ville dont la « Révolution » n’en n’est plus une, ou n’en n’a peut-être jamais été une. Point de départ de rencontres. Filles et garçons, pleins d’espoir. Etudiants une peu entre deux mondes qui essaient de s’accrocher à un sentiment d’ailleurs. Partir ? Rester ?  Dans la complexité des situations, des lettres attendent au retour, et parlent du retour de bâton, devant une Université dont le balcon ne s’ouvrira de nouveau que quelques années plus tard.  «Leurs manches de pioches étaient plus efficaces que les matraques et les lances à eau des flics. Ils ont fait un vrai massacre, les mineurs ! Je les ai vus de mes yeux assommer un étudiant en géologie que je connaissais, il se nommait Constantinescu. Sans doute Vasile de son prénom, puisque ses camarades l’appelaient Sile. Il a été roué de coups, laissé pour mort. Il saignait comme un porc égorgé. Des hommes sont venus (des mineurs aussi ?) et l’ont jeté dans un camion comme un sac de patates, par dessus d’autres corps inertes. Je regardais la scène, caché dans l’entrée d’un immeuble d’où je n’osais pas ressortir. J’avais déjà reçu un coup de gourdin dans le dos et quelques coups de poing sur la nuque. J’avais failli ne pas me tirer de leurs mains.                 

Maria et Ana avaient disparu aussi, en même temps que Mihai. Par ailleurs, il n’était plus question pour nous de résister, les mineurs étaient trop forts et le sécuristes les aidaient. J’en mettrais ma main au feu…                 

Maintenant, si je pleure, c’est surtout de dépit et de rage. J’ai interrompu ma lettre pour regarder le journal télévisé. J’ai vu Iliescu remercier les mineurs, et l’autre, ce…salopard de bandit barbu. Les gens disent que c’est lui qui les a amenés. Tout est bon dès qu’il s’agit de s’assurer le pouvoir, et la populace, déjà abrutie du temps du Nabot, a voté pour cette bande de…Quant aux mineurs, il paraît qu’ils auraient été applaudis : par des bonnes femmes, des imbéciles et des gâteux – le peuple ! Les pingouins du Cordonnier ! C’était ça, le peuple roumain sous le communisme : une masse apeurée, prête à tout pour survivre. Nous nous plaignions de vivre dans un Etat totalitaire, où un appareil policier monstrueux surveillait tous nos mouvements…Quels mouvements ? Y en a-t-il eu un de mouvement ? Et puis, les miliciens et les sécuristes n’étaient-ils pas roumains, eux aussi ? N’étaient-ils pas recrutés au sein du peuple ? Et les commères et les badauds qui les applaudissent, après avoir voté comme ils ont voté, et même les Tsiganes dont certains, à ce qu’on dit, ont servi de provocateurs, ne font-ils pas partie du peuple ? Ne vivent-ils pas dans ce pays pitoyable et gouailleur à la fois ?                 

Veuillez m’excuser de me laisser aller à la colère et de n’être capable que de me lamenter et de fulminer, mais que reste-t-il d’autre à faire ? Pendant les journées de décembre, je me prenais à espérer que notre « mioritisme » ; s’il n’était pas un mot creux inventé par des intellectuels enlisés dans la philosophie de la culture où ils cherchaient désespérément une identité plus large que l’identité strictement individuelle, s’il exprimait donc une réalité nationale ou ethnique, eh bien, qu’il aurait des effets bénéfiques au contact du régime arbitraire imposé par le communisme de type russe. La mamaliga explosait ! Des gens se sont sacrifiés, en décembre !…Lorsque nous affrontions dans la rue les T.A.B. de l’armée en criant que la mort nous délivrerait, il ne s’agissait plus de la passivité « mioritique », le berger n’attendait plus ses assassins, il allait au-devant d’eux la poitrine découverte. Car si le « mioritisme » signifie entre autres la négation de l’instinct vital ou peut-être même l’indifférence face à la mort, comme chez les Daces qui se réjouissaient de tomber au combat, pourquoi ne pas nous sacrifier pour une cause d’autant plus noble qu’elle est celle de la nation tout entière aspirant à la liberté ? Voilà ce que je me disais, voilà ce que je croyais être la pensée de la majorité…Je me trompais. En décembre, la plupart des gens sont restés dans leurs pantoufles devant la télé. Et quand ils sont enfin descendus dans la rue, ils venaient pour des réjouissances, pas pour se sacrifier.

Le peuple roumain n’a pas changé pendant les années de dictature. Ou s’il a changé, il a changé en mal : le communisme n’a fait qu’accentuer ses tares.                 

Je ne peux plus, je ne veux plus rester dans ce pays. Je vais partir n’importe où. A présent, c’est beaucoup plus facile qu’avant. Nous avons obtenu cela au moins : des passeports ! » 

Il est rare que je fasse ici des citations aussi longues. Mais cette fois, je veux prendre mon temps. La ville que j’ai découverte quelques années après que cette lettre ait été écrite – ou pensée – peu importe, doit-elle être regardée attentivement pour y retrouver ces traces là ; ces doutes et ce besoin d’exil ? 

Ou bien simplement, loin de cette emphase un peu naïve, pouvons-nous nous contenter, pour dénoncer la même « passivité », de la dérision de la mise en scène grotesque d’un débat télévisé portant sur le moment où la Révolution a commencé et sur le fait de savoir qui y a vraiment participé, comme dans le film de Corneliu Porumboiu « 12h08 à l’Est de Bucarest » que j’ai découvert il y a un an ?  

Le cinéma offre des possibilités de raccourcis qui disent tant, et dans un langage dont les mots n’ont pas besoin d’être traduits ou adaptés. Le cinéma offre parfois des vérités toutes nues que les metteurs en scène n’ont pas la prétention d’habiller. Par contre ce texte que je viens de citer, il faudrait, pour beaucoup, en donner quelques clefs… 

Comment préparer le voyage ? Avec ce livre qui croise les mafias au détour d’une chambre de l’Hôtel Europa à Budapest, à Munich ou ailleurs, peu importe ? Ou juste dans l’attente ?  

Hôtel louche, l’Europe en cette fin du dernier siècle ? Une Europe où bien des boîtes de pandore se sont ouvertes en laissant d’autres démons, plus malins, prendre le pouvoir ? Hôtel encore plus louche, cette Europe du nouveau siècle où les plus malins sont toujours là, ou bien ont été remplacés par d’autres, plus malins encore ?.   

On ne voyage nulle part comme un innocent. Ou peut être sur une plage de sable fin ? Et encore !

Il ne me faut pas mépriser l’écriture au profit de l’image, ni minimiser le grand talent des jeunes imagiers de la Roumanie. Mais il est vrai que l’écriture doit se donner le temps si l’on veut que le lecteur construise ses images, ouvre ses regards multiples.

 « Je n’ai plus le temps de regarder par la fenêtre. Je dois écrire. Ma main forme sur le papier des lettres et des mots dans une langue qui est tout de même ma langue maternelle, je l’ai bue avec le lait de ma mère, puis au biberon, puis avec plein d’autres breuvages, du vin, de la tzuica, de la vodka…Et ce n’est pas la faute de personne, en tout cas pas de la faute de la langue, si j’ai l’impression que je suis trop lent, que les mots ne viennent pas ou pas assez vite. » 

« Des exilés ! Des exilés sur terre ! » 

Me suis-je déjà tant exilé de la Roumanie pour prendre tout ce temps avant d’y retourner, avant de la mériter à nouveau ?

Laisser un commentaire