Du samedi 20 au samedi 27 octobre 2007, quatrième rendez-vous, quelle posture adopter ?

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Quel foutoir que la mémoire ! J’ai à peine réussi à épousseter quelques dossiers depuis un an et voilà que déjà la poussière retombe. 

Je dois bien reconnaître que j’ai soufflé sur les urgences, avec le désir de ne pas tout laisser à l’abandon pour ceux qui ouvriront les tiroirs : les officiels et les secrets. Mais je suis rejoint par l’inéluctable. Avant la page que j’écris, je savais déjà qu’elle serait la dernière, avant la suivante. C’est sans fin. Et le miroir me renvoie une image en cascade. 

Aller jusqu’à la limite des terres connues au Moyen Âge pour y rejoindre un passé lui même inconnu que je devrais avoir vécu ou que je pourrais avoir vécu, il y a vingt ans, constitue un paradoxe. S’introduire un peu de force dans ce passé là, comme par effraction, peut paraître à beaucoup une effronterie, voire un viol, au mieux une imposture. Et pourtant j’ai vécu toute cette semaine à Santiago avec l’amitié de tous ceux qui, depuis 1987 ont fait vivre les itinéraires culturels, comme si il s’agissait d’une dernière. A l’opposé d’une première, comme on dit au théâtre. Et du coup les réunions des semaines précédentes ont constitué des couturières…pour filer la même métaphore théâtrale. 

Est-ce que je peux seulement me défendre en expliquant que si j’ai occupé l’espace, c’était pour que la structure que je dirige prenne place dans l’histoire de ce programme, là même où il a commencé ? Personne ne me croira ! C’est en effet une défense un peu faible, car dans cette histoire là, c’est bien moi, avec mon image, mon corps, ma voix qui avai(en)t décidé d’y entrer.  J’emploie le pluriel parce que ce moi là est éclaté en ordre dispersé. 

Les livres sont faits pour rester des livres. Le cinéma ne leur ajoute rien. Parfois même il leur retranche une part de leur qualité : être multiples.  Même s’ils témoignent, ils ne sont pas la réalité !  

Les concepts sont des outils sur lesquels s’appuyer, non pas sur lesquels se reposer.  

Pourtant, j’aimerais n’être parfois qu’un homme d’action qui n’a aucunement besoin d’écrire ou de conceptualiser ; mais je ne sais pas faire autrement. L’action me pèse souvent, elle me pèse de plus en plus avec l’âge, mais elle est nécessaire. Pour cette série de rencontres, j’ai pourtant dû mélanger tous les rôles. 

La coiffure en cascade de la jeune femme qui occupe le siège devant moi dans l’avion qui me ramène de Santiago à Madrid, me fait revenir à une réalité tangible qui, elle-même, me tire vers le passé. Mes mains imaginent s’introduire entre ces boucles parfumées. Mais mes mains seules imaginent. Et elles imaginent avec un retard de trente ans ! Dans ce cas là, au moins, je sais ce qui est de l’ordre du fantasme ! Alors pourquoi ai-je donc cessé d’imaginer les itinéraires culturels – d’imaginer seulement et de les écrire – et voulu y jouer un rôle ? Et, au-delà de ce rôle qui aurait pu rester seulement une posture, comme je le vois pour beaucoup de ceux qui continuent de travailler dans les Institutions européennes, pourquoi ce besoin de devenir acteur et de me placer derrière les micros ou devant les photographes me poursuit-il aujourd’hui ? 

Je peux répondre qu’on m’y a placé, ou que personne d’autre ne souhaitait cette place en sortant de la posture administrative, qui est si confortable. Mais je sais bien que c‘est trop facile et que ce n’est pas vrai.  

Cet orgueil, cette tentation, cet égoïsme. Tous les péchés cardinaux à la fois, autrement dit. Et la messe en latin de la semaine passée n’y pourra rien changer. 

Avant de continuer ce jusqu’au bout de mes forces et ce dépoussiérage, il me faut être honnête, à la fin. Je suis comme chaque personne publique, une partie de la connaissance à laquelle je m’expose. Je prends une revanche. Et à cette revanche là que je pare de jolies couleurs, je sacrifie tout, parce qu’elle n’est pas donnée par nature ; elle est conquise. 

Revanche ?

Revanche du petit garçon, revanche du timide ou revanche de celui à qui son père a dû avouer tristement en sortant d’un grand lycée parisien : « Ils n’ont pas voulu de nous ! ». 

Si je m’aventure sur ce terrain, je vais me laisser aller à raconter ce que chacun, qui n’est pas né là où il faudrait ou entré là où ilsouhaitait, pourrait raconter mieux que moi. Je vais parler de l’ascenseur social et de l’importance de l’école laïque et de l’université. Et tout cela sera bien insupportable.

Et alors, en effet ? Je me sens aujourd’hui, proche de la fin, la possibilité d’être encore plus insupportable que d’ordinaire et donc je prends la liberté d’avouer, un peu. 

Par l’effet du hasard, en entrant dans un lycée tout neuf à Asnières, j’ai évité celui de Neuilly qui m’aurait broyé. En entrant au lycée, j’ai évité le collège. En évitant Louis le Grand, j’ai trouvé une forme de bonheur à l’Université et cela s’est prolongé très tard.  J’ai donc évité les contextes trop forts, trop typés, trop « bourgeois », si ce mot a encore un sens aujourd’hui.

Mais dans ce sens encore perceptible dans le monde politique que je fréquente, le petit gars de banlieue nage dans l’eau où il se trouve de fait plongé. 

Voilà un grand prélude pour, sans doute, cacher une émotion.  

Cette semaine qui se veut une étape : vingt ans après, au même endroit, avec pour partie les témoins, ou leurs héritiers directs.  

Qu’était-ce donc, sinon un élément d’une représentation dont je suis bien obligé de dire que je suis fier d’avoir fait partie ? 

Mais ce retour sur soi n’est là que pour figurer le début d’une longue semaine…

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