


Je ne voulais pas les oublier. Est-ce que cette rencontre là est ce que j’aurai réussi le mieux ? Il faudra le temps de la mesure des étapes pour le dire.
Ici il s’agissait d’une mise en scène acceptée et même intégrée. Je n’ai pas pu aller jusqu’au bout du vedettariat auquel j’avais songé un moment. Inviter Jack Lang ou Jorge Semprun aurait permis de constituer un attrait pour le public extérieur au colloque. Mais était-ce bien nécessaire ?
De chaque côté, il n’y avait que des vedettes plutôt anonymes. Et pourtant convaincues. C’est mieux ! Le jeu de questions et de réponses n’était pas spontané. Pouvait-il l’être en dehors d’une intimité, je veux dire d’un lieu plus intime où les questions peuvent courir le risque de la déstabilisation ?
Mais il y a eu des échappées. Si la prise de parole de Catherine Lalumière sur l’Europe, martelée, convaincue et préparée, un peu comme un cri jeté nerveusement contre toutes formes d’intégrismes (je l’ai ressenti ainsi) se complétait avec celle de José Maria Ballester sur la dimension de l’histoire, il y a eu des improvisations. Deux interventions aux contours plus spontanés sur la nécessité et la réalité du rôle des itinéraires culturels venu de Claude Bloch pour le patrimoine juif ou de Michel Gaudard pour les sites clunisiens, pour terminer par les instants émouvants venus des mots de Maria Guerra ou de Zoé Kazazaki.
J’ai apprécié que Zoé, fonctionnaire au Ministère de la Culture grec mette en perspective sa religion orthodoxe pour rappeler que sa sœur a souhaité faire le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle et qu’ainsi l’Est et l’Ouest des pèlerinages s’interrogent dans un désir curieux.
Il faut parfois se nourrir de paroles, même si elles s’envolent dans les rues. Elles sont non seulement consolatrices, mais elles investissent d’un rôle ceux qui les prononcent. Le rôle est là. La connaissance est là également et dans l’indistinction de ceux qui ont posé des questions, il y a le travail de préparation et d’échange qui je l’espère va se prolonger.
Ce ne sont donc pas de vaines paroles. Elles peuvent rejaillir.
Et de là, une idée qui m’était également chère : celle de la présence de jeunes chercheurs ; de ceux qui ont pris des sujets européens de face : questions des traces et des mémoires des frontières. J’en ai déjà parlé il y a quelques mois ! Ou bien encore ceux qui ont pris l’Europe comme un espace de mémoire à part entière.
Ils ont dit. On leur a transmis. Ils sont prêts à transmettre de nouveau.
C’est une conviction personnelle. Je n’ai jamais connu de moments forts, depuis cinquante ans, du retour au pouvoir de De Gaulle au retour récent à une guerre froide larvée avec la Russie, où il n’y ait pas eu transmission de mémoire.
Ils sont ensemble. Ils devraient le rester, au moins pour quelque temps.
Au cours de ce dialogue qui était là pour ancrer un passage ; le débuter symboliquement ; la va et vient sur la façade de l’hôtel de ville du Puy-en-Velay semblait peut-être surréaliste. Comme si le poids des paroles devait trouver le contrepoint de la légèreté des corps.
Et sur un chemin…dans le vivre ensemble de cet instant, deux mondes se sont regardés et deux façons de faire ; dans le politique et le ludique. Les deux devaient être présents.
Sur ce chemin de la mémoire qui s’est accru d’une vingtaine de thèmes en vingt ans, je sais que se joue un enjeu très profond : face à l’information immédiate qui s’accumule du fait de la facilité de sa transmission, mais qui disparaît aussitôt que consommée, il existe des lames de fond qui nous renversent si nous ne sommes pas bien ancrés dans nos convictions par la connaissance de points forts de l’histoire qui nous structurent et nous aident à résister.
Il y a eu, fort heureusement, des résistances récentes en Europe. Il devrait y en avoir encore car le rapport à l’autre est constamment remis en question au profit de la capture dans le filet des nationalismes.
Les paroles s’envolent, mais dans l’espace où elles sont prononcées, les défenses se renforcent.