
En raison d’un aller et retour rapide à Vilnius, d’une journée à l’autre, je vais de nouveau emprunter une grande diagonale européenne et passer de la presse luxembourgeoise et française, à la presse autrichienne et lituanienne.
Il y a des moments où une telle analyse stratigraphique revêt de l’intérêt. Ce peut être dû à une échéance électorale, un moment de crise de l’ Europe dirigée vers elle même ou vers les autres nations des autres continents.
Rien de tel aujourd’hui. Ou du moins des détails de l’histoire qui semblent ne valoir que dans l’intérêt que l’actualité leur porte. La venue d’un iranien belliqueux à New York, le défilé de bonzes dans les rues d’un pays dirigé par des militaires d’une cruauté inexorable, d’autres explosions au Liban ou en Algérie ; une peur diffuse d’Al-Quaida, monstre à mille têtes. Tout cela comme de l’ordinaire mal maîtrisé. Les papiers quotidiens des correspondants.
Mais dans tous ces espaces libres que constituent les journaux dans les démocraties que je traverse, il y a tout de même une place pour un ludion dont la face hilare semble dire à tous les coins de page qu’il habite : coucou, je suis là !
A la tribune de l’ONU où il se sent à l’aise pour donner une nouvelle définition du Français sympa, tout l’opposé de l’arrogant De Villepin, il est là en effet.
Dans le compte-rendu un peu décalé de l’une de ses dernières interventions multiformes son portrait s’illumine. Il s’exprime sur la campagne destinée à lutter contre une maladie inexorable dans les sociétés vieillissante (regardez comme je suis jeune !) ou pour se préoccuper des retraites (je ne vais tout de même pas abandonner les vieillards sans les occuper encore un peu !), ou pour qu’on comprenne que son premier ministre peut s’exprimer, si du moins il accepte de jouer la deuxième face de Janus, ou enfin pour défendre les mots un peu relou de sa ministre chargées des banlieues…En un mot, il s’infiltre !
Enfin, il faut bien être un peu charitable avec ces journalistes, étrangers de la Grande Europe. Ils mettent un peu plus de temps que les journaux français à entendre la parole présidentielle et ses relais…donc elle s’accumule dans les coudes des tuyaux comme de la saleté qu’on ne peut dissoudre qu’avec de la soude.
Eh bien, puisque tout cela va prendre quelques jours, voire quelques semaines pour faire le tour du monde, la France va se faire, entretemps, un petit plaisir, histoire de renouveler le jeu : un docu-fiction (c’est le terme je crois) sur une prise d’otage dans une école maternelle de Neuilly dont le bouillant président était maire à l’époque des faits. Il a fait montre de courage et d’à propos et a su, sa carrière politique se construisait alors en famille avec une grande gueule du gaullisme, Charles Pasqua, chef du Département des Hauts-de-Seine, en tirer un parti majeur.
Oubliée cette histoire ? Eh bien non. On a trouvé un double du président. Un sosie qui va jouer son rôle en faire en sorte de « redoubler » l’actualité pour commencer à construire en technicolor le socle de la statue. Comme l’acteur qui, dans « Neige », a joué Atatürk et continuera à le jouer toute sa vie, jusqu’à se confondre avec son modèle, ou tous ceux à qui on a confié le rôle de Lénine ou de Staline ou de Sadam Hussein, pour brouiller les pistes.
Qui a dit : « Napoléon perçait déjà sous Bonaparte » ?
Mais Napoléon n’avait pas les moyens de communication qu’un président peut déployer aujourd’hui pour que sa parole soit reproduite, du matin au soir, sonore ou animée, sur toutes les antennes françaises et en sautant allégrement par dessus les frontières.
Sauveteur à Neuilly. Sauveteur de l’économie française, sauveteur de l’écologie planétaire, prescripteur des limites et des définitions de l’Europe et égal des grands financiers. Trouvetou des solutions qui vont faire sortir l’Europe de l’impasse où l’a mise le Traité constitutionnel.
Pourtant, les grands financiers ont l’air de lui en vouloir. Et cet Européen plaisant nommé Jean Claude Juncker, mon premier ministre quoi ! a l’air de s’énerver un peu, lui qui est revenu de tous les jeux d’apparence.
Qu’appelle-t-on un feuilleton planétaire à l’ère de la globalisation ? Le success-story de ce merveilleux jeune homme qui ne fait pas son âge, de sa non moins jeune épouse qui ne semble pas vouloir rester à ses côtés et de leurs plus ou moins jeunes enfants, a largement remplacé toutes les fictions présentant jour après jour un président américain sillonnant le monde dans Air Force One.
La saga Sarkozy a de plus en plus tendance à me rappeler ce soap de mon enfance, gentiment désuet, intitulé : « ma femme est une sorcière ». Est-ce que le gentil président, toujours en butte aux grands patrons de ce monde, saura continuer à monter des campagnes publicitaires que son épouse sauvera d’un coup de baguette magique, ou plutôt de nez magique ?
On va bien voir. Je crois cependant avoir le temps de connaître le moment où le socle de Napoléon va révéler le plâtre qui lui sert de marbre. Je veux dire : d’ici peu.
Comme une confirmation de l’aspect planétaire de cette communication, je complète, au retour de Vilnius mon impression d’universalité et de globalisation de la personne présidentielle.
Newsweek s’interroge en s’appuyant sur le choc des noms, plutôt que sur celui des photographies de muscles retouchés : « Sartre meets Sarkozy ».
« The French President is exhorting his countrymen to philosophise less and work more. But are the French really too cerebral? But one subject for passionate debate that emerged in the heat of august still lingers: do the French as a people discuss, contemplate, cogitate – in fact, think – altogether too much? The calculated impression given by Sarkozy and his cabinet is that, yes, indeed they do.”
Le journaliste américain cite de plus certains Français sur ce sujet : Christine Lagarde (Ministre de l’économie) said: “This is a “curious” country that perceives every change as an attack, every evolution as a regression, and all adaptation as surrender”. Ou Pierre Assouline (critique littéraire) : “The idea that thought and action are opposites is so puerile there’s nothing to discuss and when it comes to talking well “the French have made conversation one of the fine arts” says Assouline. Et le journaliste français d’ajouter encore : “I suppose Madame Lagarde doesn’t have time to wait on conversation the real thing. Too bad for her”.
Plus loin : “Sarkozy may say that he listens to Elvis and Céline Dion instead of anything classical or esoteric when he goes jogging, but in a smart political ploy, he decided to associate himself with a prominent intellectual, Yasmina Reza.”
Qu’il en soit donc ainsi: parler de Sarkozy, c’est contribuer à la campagne de communication, au bruit médiatique qu’il maîtrise à chaque instant, mais dans ce bruit, en effet, le roman finira toujours par céder sous la poussée des faits.
Et les intellectuels, quand ils ne se sont pas placés à la remorque fascinée du pouvoir, contribueront à cette poussée salutaire.
Nul doute que c’est leur rôle.