
J’attendais un peu de vent. Il ne vient pas. Au contraire, la chaleur reste forte et la lumière du soleil aveuglante. On peut légitimement se demander si une population de pêcheurs et de vignerons qui a toujours connu de fortes températures et a renforcé au cours du temps son ancrage africain par l’arrivée des Tunisiens, pour ne pas évoquer les croisements encore plus anciens entre le monde byzantin, le monde arabe et les Normands, n’a pas le sentiment d’avoir franchi une étape supplémentaire dans l’accélération climatique.
En tout cas il s’agit d’un sujet prédominant dans les conversations, comme les effets de la bombe atomique sur le climat constituaient un thème d’inquiétude et de conversation dans ma jeunesse. Il est vrai que 42°c et un vent qui attise les feux, alors que la fin juin est proche…et non le milieu d’août, a de quoi impressionner !
Est-ce que les années futures donneront à tous un certain répit, laissant les consciences en paix afin qu’une réflexion soit menée avec méthode sur l’importance du phénomène – il y a eu tant de variations au cours des décennies que j’ai connues – ou bien est-ce que les phénomènes de changements climatiques sont devenus suffisamment majeurs pour apparaître chaque fois un peu plus perceptibles ?

Nous voilà tous, depuis quelques jours engagés dans des discussions de fond sur le futur des itinéraires culturels et tout particulièrement sur les développements de certains d’entre eux, et nous ne sommes pas même certains que les territoires climatiques de l’Europe seront encore les mêmes dans vingt ans ; c’est à dire à l’échelle de temps qui nous sépare du début du programme des itinéraires culturels.
Que dire ? Sinon ce que cherchent à transmettre tous les passionnés réunis ces derniers jours. A Troyes pour l’inauguration d’une exposition sur les chemins de pèlerinage et de commerce en Champagne, mercredi dernier, où j’ai essayé de recréer des dialogues entre les responsables de ces routes historiques, comme en Sicile (Route des Phéniciens) où un atelier d’été permet à de jeunes agents du patrimoine espagnols et à d’autres porteurs de projets d’évoquer leurs perspectives, j’ai pris conscience une fois de plus que ce qui a été engendré il y a vingt ans avec une démarche assez empirique, est en train de devenir aujourd’hui incontournable.
Une perspective pessimiste a été donnée, celle que les territoires de l’Europe allaient radicalement évoluer au point de nécessiter une reconsidération complète de leur activité économique, mais qu’il ne s’agissait pas en même temps de les figer dans une démarche muséographique. La principale question étant de savoir comment ce qui restait de leur activité traditionnelle, pouvait faire l’objet d’une transformation d’objectif.

D’un côté, je trouve ici des responsables du tourisme qui souhaitent que les pêcheurs de thon ou d’espadon qui ont été très longtemps à la pointe d’un combat difficile pour leur existence quotidienne et pour l’économie de leurs villages portuaires, gardent leur activité traditionnelle, même si l’économie quotidienne locale a changé à l’heure des supermarchés et que les consommateurs sont essentiellement des visiteurs, étrangers ou Italiens du continent.
D’autres parlent du travail de Bénédictins qu’ils réalisent à Majorque pour garder et restaurer les murs en pierre sèche, malgré la disparition de l’activité agricole qui y était liée et pour tracer le long de ces murs et sur les routes empierrées, un ensemble de parcours pédestres, permettant de découvrir l’intérieur d’une île dont les plages sont sur-fréquentées, mais dont l’identité réelle est ignorée ou même niée par un tourisme de pure consommation.
Et on pourrait continuer à décliner ainsi de nouvelles formes de visites qui ont l’intention de faire participer les touristes.
Une représentante du Conseil du Gouvernement de l’Aragon est venue pour présenter le projet d’un itinéraire européen des grottes peintes (art rupestre) présentant l’art rupestre, dont les principaux points de visite ne sont pour l’instant situés que dans la péninsule ibérique…

Une participation croisée entre population et opérateurs touristiques et qui prend des formes variées.
Par exemple une forme de recherche (l’archéotrekking) ou la participation à un espace de mise à jour d’un pan de l’histoire antique, y compris par des itinéraires sous-marins. La participation à un système économique ancien, le pêche le long des côtes de la Méditerranée.
Ou encore dans le domaine de l’agro-pastoralisme ; une meilleure connaissance de la culture viticole et de l’espace symbolique et anthropologique qui lui sont liés, les gastronomies locales dans leurs composantes territoriales, pour ne pas dire les terroirs…
L’avantage de réunir ainsi des responsables privés et publics qui sont tous dans un grand état de fragilité, est de mesurer concrètement les écarts, les manques, les failles, les discours à établir.
Les fragilités qui sont de natures différentes, du coup, ne s’additionnent pas, elles se rassurent et peuvent se combler, au moins dans les têtes. Mais l’effet le plus important tient certainement à la concrétisation de ce que l’on nomme interculturalité.
Bien entendu, nous sommes ici dans un rapport exclusif à l’Ouest de l’Europe. Voire même à un espace méditerranéen. Mais mis à part les idées qui ont été exposées sur l’art rupestre, il n’est pas innocent que trois des propositions présentes émanaient d’îles, et pas seulement parce que ces îles ont été l’enjeu des navigateurs et peuvent donc se relire aujourd’hui comme des parcours à la fois synchroniques et diachroniques. Il s’agit de cultures insulaires tout simplement et de leurs formes anciennes et récentes – je veux dire juridiques – d’indépendance. Les îles méditerranéennes : îles Eoliennes, Sardaigne, Sicile, Malte, Chypre, îles Baléares, mais aussi plus petites îles comme Pantelleria, possèdent toutes des statuts « à part », voire carrément dérogatoires, sur un fond d’autonomie. Elles sont, tout autant que des forteresses, des points de résistance ou des étapes et ont donc connu les conquêtes, le commerce et toutes sortes d’échanges.

Ce ne sont pas pour autant des façades maritimes et portuaires ou des bords de plages. Ce sont aussi des espaces ruraux qui ont développé des économies de subsistances et de résistance. Ils ont beaucoup à nous apprendre aujourd’hui lorsque nous nous dirigeons vers des reconsidérations nécessaires des modèles économiques…
La chaleur nous a dirigé en effet cet après-midi vers un musée de la mer installé dans le Palazzo d’Aumale, à quelques kilomètres de Palerme et qui fait partie maintenant d’un grand réseau en train de se constituer avec Marseille, le Pirée, Venise, Gênes, Naples, Barcelone, Gibraltar ou encore Alicante… Un musée entre terre et mer qui accumule quelques barques récentes aux formes héritées des Phéniciens, des barques innommées et tout à côté ces carrioles siciliennes dont je rêvais autrefois devant les vitrines de mes grands-parents qui en avaient ramené une de leurs voyages, en miniature. Elles me fascinaient avec leurs images de Normands conquérant le territoire sur les Arabes et leurs représentations de paladins juchés sur des chevaux emplumés.
Les vraies carrioles sont là, pour beaucoup sauvées de la destruction des années soixante, quand la Sicile a cru que jeter les traditions lui éviterait de devenir obsolète…Mais n’est-ce pas le cas de tellement de nos campagnes couvertes par l’uniformité du formica ?
« Sazzo che m’ami e àmati / di core paladino » (je sais que tu m’aimes et que je t’aime / de coeur, paladin) dit un vers du célèbre Contrasto de Cielo d’Alcamo… célèbre pour les Siciliens certainement.
Normands et armées de Charlemagne dans le même élan matamore.
Pays rêvé que je quitte de nouveau demain ? Un peu plus avant dans la découverte ?
Vincenzo Consolo, mon maître ès Sicile dit à son tour :
« Grâce au puparo, au marionnettiste, à ce dieu invisible qui fait bouger les tiges, les fils et les destins, qui module les voix, imprime des cadences et des césures, décrète des victoires et des défaites, donne la vie et la mort, se déroule l’épopée continue, le ruban des rêves, la poésie populaire d’éclat et de vacarme. »