
Le Monde titre : « Algérie, la défiance » pour caractériser le résultat des élections de ce jour. Il est vrai que nous ne portons plus grand intérêt à l’Algérie. Cet état jumeau, dont on me parlait tous les jours dans mon enfance et que j’ai visité avec avidité en 1975, quand les contacts ont vraiment repris entre les deux pays, après la fin d’une guerre trop sale, reste dans mon cœur.
J’avais pensé alors venir y passer quelques années de coopération. Il n’en a pas été ainsi. Sans doute aurai-je connu les premiers effets de l’arabisation de l’enseignement et la structuration des écoles coraniques. La violence qu’il a connue, une violence civile et religieuse, le laisse encore plus abandonné à son sort, comme si une grande partie d’entre-nous se vengeait de cette séparation non moins atroce et douloureuse.
Des massacres se sont superposés, à quarante années de distance. Le temps de deux générations. J’aurais pu m’en douter si, à ce moment là, j’avais eu toutes les clefs pour comprendre. Pourtant mes compagnons de voyage, instituteurs expulsés par l’armée vingt ans avant, Palestiniens, Sénégalais, et le guide lui-même, marié à une Française, avaient contribué à rendre ce voyage trop court, en quelque sorte « géopolitique » et très formateur pour le jeune marié que j’étais.
J’ai aimé ce pays pour sa beauté, du désert à la côte. Je l’ai placé du côté des splendeurs architecturales des oasis – le Mzab est inoubliable – et des restes romains et je reste marqué par les grandes effluves de jasmin, au printemps où je l’ai connu.
On parle aujourd’hui, certainement avec justesse, de la fin d’un système. Dans ce pays aussi, la génération des militants des années cinquante a vécu, happée par la corruption et l’usure de tous les compromis !
Je ne touche aujourd’hui à l’Algérie que de manière épisodique, quand les itinéraires méditerranéens mettent ce pays en situation ; Route de l’olivier ou héritage andalous, voire restes phéniciens. Mais sa littérature continue de m’atteindre, depuis les livres d’un instituteur assassiné, ami de Camus, Mouloud Feraoud, quand j’étais encore au lycée.
En hommage à ces Algériens qui ont refusé de voter, par écoeurement, je voudrais citer quelques extraits du très beau livre de 2002 d’Assia Djebar « La femme sans sépulture », retour vers une disparue du maquis, morte sous la torture, retour à Césarée cette ville phénicienne, puis gréco-romaine située à l’ouest d’Alger, prolongement de Tipaza où j’ai passé quelques jours. Retour d’une autre exilée qui rend hommage, par bribes, à une femme sans mémoire, dans un pays où il faut rendre hommage à tous ceux qui ont souffert, jusqu’au jour présent, et faire renaître la mémoire indispensable et son travail.
« Je suis revenue seulement pour le dire. J’entends, dans ma ville natale, ses mots et son silence, les étapes de sa stratégie avec ses attentes, ses fureurs…Je l’entends, et je me trouve presque dans la situation d’Ulysse, le voyageur qui ne s’est pas bouché les oreilles de cire, sans toutefois risquer de traverser la frontière de la mort pour cela, mais entendre, ne plus jamais oublier le chant des sirènes ! Elle sourirait, elle se moquerait, Zoulikha, si on lui avait dit qu’on la comparerait, elle, aux sirènes du grand poète Homère. Dans ma ville, les gens vivent, presque tous, la cire dans les oreilles : pour ne pas entendre la vibration qui persiste du feu d’hier. Pour couler plus aisément dans leur tranquille petite vie, ayant choisi l’amnésie. Cité antique, ô ma Césarée ! Qui penserait que ces pierres rousses – depuis les deux aqueducs, l’amphithéâtre, le cirque, les thermes, et jusqu’au phare, index dressé en avant du rivage effondré -, ces pierres seules gardent mémoire ! Même si ces dernières (celles du moins qui ont survécu aux successives destructions, à commencer par celle du terrible Firmin le Numide, au IVe siècle, puis celle des Vandales, cent cinquante ans après) sont exposées dans le musée où ne viennent les contempler que quelques touristes. En fait, Césarée – deux mille ans d’histoire, elle qui pourrait presque rivaliser avec Cirra la haute et Carthage la reconstruite -, la ville où j’ai été bébé rampant, fillette ânonnante, titubante, puis heureuse de sauter à la corde, dans un humble patio tout proche de celui de Zoulikha, Césarée de Maurétanie – autrefois Iol, un nom de vent et d’orage, devenu plus tard nid de corsaires et refuge d’Andalous expatriés, puis ville pour les « relégués » des successifs pouvoirs d’Alger, y compris celui de l’ex-autorité coloniale française -, je la vois désormais, elle, ma « capitale des douleurs », dans un espace totalement inversé…Les pierres seules sont sa mémoire à vif, tandis que des ruines s’effondrent sans fin dans la tête de ses habitants. »
J’écoute par hasard l’interview du cinéaste algérien Belkacem Hadjadj, dont le film « El Manara » est visible dans une salle parisienne, une seule. Un petit budget, un beau film engagé précise la journaliste Paula Jacques. Jules et Jim au temps de l’intégrisme religieux. C’est une belle formule.
Je vais essayer de le voir quand je serai en France.