Jeudi 30 novembre 2006 : Venise ou les rumeurs du monde

Cliché MTP.

Lorsque l’on revient à la charge, dans une ville mythique, tous les souvenirs remontent en même temps. D’un coup ! Et alors il faut téléphoner aux amis. Te souviens-tu de Venise ? Ce qui veut dire aussi : souviens-tu combien nous avons été touchés par la grâce, ces journées là ? 

Dites en effet à une amie que vous voulez aller à Venise, elle abandonnera tous ses projets. Dites à des experts que vous voulez organiser une réunion au Museo Correr ou à la Corderie ou dans tout autre lieu mythique de la Sérénissime et vous pourrez organiser une telle rencontre en quelques jours. Un grand avantage ! C’est ainsi que j’ai procédé en 1996…avec des experts bien sûr.  

L’amour par ailleurs, la main dans la main, cela va un peu de soi. Il n’a fait que s’amplifier depuis.  Un scandale que je sois seul, aujourd’hui, en arrivant à Venise.  

Cela peut sembler étonnant, mais je n’ai pas vraiment le temps de préparer de tels voyages. Ils s’offrent à moi comme des obligations professionnelles, même si affirmer que l’on se rend à Venise pour des raisons professionnelles peut prêter à sourire.  Rien de vaut parfois l’effet de surprise. Et je suis alors heureux de le traduire immédiatement dans un texte purement impressionniste. Des notes. Un carnet sorti dans une église. Ou sur une table, le soleil aidant en donnant une lueur grisée, d’ombres fantastiques, avant de nettoyer de nouveau un ciel où l’âme peut s’envoler. 

Mais tout autant il vaut souvent mieux de prendre le temps de recul. Recul sur l’événement et recul de l’écriture, qui peut permettre de mieux trouver les symboles ou les métaphores appropriés. Ce ne sont pas des attitudes exclusives et de fait, je n’ai pas de règle. La pratique de cette écriture tournée vers un lecteur inconnu m’amène tout naturellement entre les deux.  

Il y a encore quelques semaines, je rattrapai le temps des notes accumulées, des morceaux de textes laissés de côté et qu’il fallait assembler ou revoir. Aujourd’hui je m’efforce de ne pas trop m’éloigner du moment présent. J’ai donc laissé de côté pour l’instant quelques découvertes précieuses sur lesquelles je voudrais prendre le temps de revenir. Il y aura donc encore des retours en arrière qui font que j’évoquerai le soleil au temps de la neige, ou l’inverse. Mais après tout j’ai choisi de réunir ces textes dans l’horizon de la mémoire. Et la mémoire est voyageuse ! 

Tracer ainsi une diagonale entre Luxembourg et Venise avec un court arrêt à Francfort, fait justement partie de ce que j’appelai il y a une huitaine de jours : vivre « entre ». On part, en lisant un hebdomadaire luxembourgeois, pour tout dire « Le Jeudi » et la chronique de Claude Frisoni : « En Finlande, les femmes ont le droit de vote depuis 1905, c’est pourquoi la Finlande n’a jamais été Championne du Monde de football. » ou encore : « Les Finlandais sont tellement fair-play, qu’ils ont signé le protocole de Kyoto alors que leur seule chance de nager un jour dans un lagon aux eaux tièdes et transparentes reste le réchauffement climatique ».  

On s’arrête quelques instants sur le Welt et les pages culturelles et touristiques du Zeit, en gardant celles que l’on souhaite lire plus tard et on termine par la Repubblica. Une telle coupe culturelle transversale possède un intérêt ; celui de mesurer les permanences et de ramasser l’écume des choses. On coupe les cartes, comme au cours du prélude de tous les jeux où il faut rétablir le hasard en début d’exercice. 

Cliché MTP.

Le faire aujourd’hui, juste avant de passer la porte du mois où on ne parle plus que de cadeaux, est un bon exercice. Un cadeau que l’on se fait à soi-même, avant le cadeau des canaux sans fin. 

Le Pape est en Turquie, Bush tente une dernière séance de compréhension en Irak avant la décision de laisser le bordel en l’état, voire de s’en retirer avant que la panique gagne toute une région du monde et de demander à une armée internationale de stabiliser la situation. On s’interroge sur la circulation mondiale du polonium et sur la personnalité de celui qui aurait pu approcher d’assez près la confiance d’un espion réfugié en Angleterre pour le lui faire avaler. Parallèlement, la fausse vraie nouvelle, surprise attendue par tous de la candidature de Sarkozy, traverse les frontières. « La mia idea della Francia » passe par une simple citation « Je suis fidèle à mon histoire, mais je ne suis pas conservateur parce que je crois au mouvement ». Même l’Italie ouvre l’œil sur cette fausse vraie nouvelle que la liberté des journaux français a transformé en nouvelle farce. Candidat, vous avez dit candidat ? Au changement dans le mouvement ?  

Mais le mouvement et la fidélité à l’histoire, le Pape les vit dans un tout autre contexte géopolitique…et philosophique. Alors pourquoi ont-ils droit au même nombre de pages ? 

« Al Quaeda minaccia il Papa. E la Ue congela il negoziato con la Turchia. L’ira di Erdogan. »  Ce n’est certes pas aujourd’hui que je vais parler longuement de la réalité turque vis à vis de l’Europe, ou des vengeances de l’Occident, prenant prétexte de la peur rétrospective de l’Empire Ottoman pour alimenter la grande peur actuelle d’Al Quaida.

Condamnation a posteriori fondée sur une image injuste d’un Empire massacrant les résistances nationales avant de disparaître, ou avant qu’elles le fassent disparaître. Ces disparitions d’Empires, nous en avons connues, à l’échelle même de notre vie ; les empires coloniaux en premier. Du génocide des Arméniens à celui de grandes ethnies africaines, les massacres sont préventifs ou s’installent dans les convulsions des pouvoirs moribonds. Cela n’amène pas à les pardonner ou à les nier, simplement à en comprendre les origines. On dirait même – si on pouvait croire au sens de l’histoire – à essayer de les prévenir.

Mais quels sont les nouveaux empires dont la convulsion est commencée ? L’Empire américain, ou le nôtre, l’Européen ? Est-ce que la fin des colonies nous a purgés ? Sommes-nous capables collectivement, et en dialogue avec les Eglises, de poser nos origines face à face ?

Dans la Mosquée bleue, le Pape tente de dire quelque chose. Selon la presse, il reste là aux côtés du Mufti. Il se recueille. Mais sur quoi ? Sur la beauté de l’endroit ? Quelque chose de différent de la lecture d’un texte datant de la fin du XIVe siècle. Ce recueillement est-il un instant de demande de pardon ou la volonté d’apporter une nuance ? Dit-il vraiment au premier ministre turc et au mufti d’Istanbul : relisez-moi ? Les journalistes s’interrogent seulement de savoir s’il a prié en direction de La Mecque.

Combien ont lu en effet l’intégralité du texte de Benoît XVI rapportant les propos de l’Empereur byzantin Manuel II Paléologue, qu’il a peut-être tenu au cours de ses quartiers d’hiver en 1391 à Ankara avec un Persan cultivé, sur le Christianisme et l’Islam et sur la vérité de chacun d’eux ? « Sans s’arrêter sur les détails, tels que la différence de traitement entre ceux qui possèdent le « Livre » et les « incrédules », l’empereur, avec une rudesse assez surprenante qui nous étonne, s’adresse à son interlocuteur simplement avec la question centrale sur la relation entre religion et violence en général, en disant : « Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau, et tu y trouveras seulement des choses mauvaises et inhumaines, comme son mandat de diffuser par l’épée la foi qu’il prêchait ». L’empereur, après s’être prononcé de manière si peu amène, explique ensuite minutieusement les raisons pour lesquelles la diffusion de la foi à travers la violence est une chose déraisonnable. La violence est en opposition avec la nature de Dieu et la nature de l’âme. « Dieu n’apprécie pas le sang – dit-il -, ne pas agir selon la raison, “sun logô”, est contraire à la nature de Dieu. La foi est le fruit de l’âme, non du corps. Celui, par conséquent, qui veut conduire quelqu’un à la foi a besoin de la capacité de bien parler et de raisonner correctement, et non de la violence et de la menace… Pour convaincre une âme raisonnable, il n’est pas besoin de disposer ni de son bras, ni d’instrument pour frapper ni de quelque autre moyen que ce soit avec lequel on pourrait menacer une personne de mort… ». 

Il faut certainement aller plus loin dans le raisonnement théologique de ce qui était une conférence très universitaire. Qu’on en juge :

« Ici s’ouvre, dans la compréhension de Dieu et donc de la réalisation concrète de la religion, un dilemme qui aujourd’hui nous met au défi de manière très directe. La conviction qu’agir contre la raison serait en contradiction avec la nature de Dieu, est-elle seulement une manière de penser grecque ou vaut-elle toujours et en soi ? Je pense qu’ici se manifeste la profonde concordance entre ce qui est grec dans le meilleur sens du terme et ce qu’est la foi en Dieu sur le fondement de la Bible. En modifiant le premier verset du Livre de la Genèse, le premier verset de toute l’Ecriture Sainte, Jean a débuté le prologue de son Evangile par les paroles : « Au commencement était le logos ». Tel est exactement le mot qu’utilise l’empereur : Dieu agit « sun logô », avec logos. Logos signifie à la fois raison et parole – une raison qui est créatrice et capable de se transmettre mais, précisément, en tant que raison. Jean nous a ainsi fait le don de la parole ultime sur le concept biblique de Dieu, la parole dans laquelle toutes les voies souvent difficiles et tortueuses de la foi biblique aboutissent, trouvent leur synthèse. Au commencement était le logos, et le logos est Dieu, nous dit l’Evangéliste. La rencontre entre le message biblique et la pensée grecque n’était pas un simple hasard. La vision de saint Paul, devant lequel s’étaient fermées les routes de l’Asie et qui, en rêve, vit un Macédonien et entendit son appel : « Passe en Macédoine, viens à notre secours ! » (cf. Ac 16,6-10) – cette vision peut être interprétée comme un « raccourci » de la nécessité intrinsèque d’un rapprochement entre la foi biblique et la manière grecque de s’interroger. » Grèce et Rome, dans l’oubli du monde musulman. Parité, dualisme, relation étroite et exclusive d’une philosophie civile à une philosophie religieuse ? Grèce comme recours contre les incertitudes de la pensée rationnelle, du passage fondamental au travers du Siècle des Lumières ?

Cliché MTP.

« En considération de la rencontre avec la multiplicité des cultures, on aime dire aujourd’hui que la synthèse avec l’hellénisme, qui s’est accomplie dans l’Eglise antique, aurait été une première inculturation, qui ne devrait pas lier les autres cultures. Celles-ci devraient avoir le droit de revenir en arrière jusqu’au point qui précédait cette inculturation pour découvrir le simple message du Nouveau Testament et l’inculturer ensuite à nouveau dans leurs milieux respectifs. Cette thèse n’est pas complètement erronée ; elle est toutefois grossière et imprécise. En effet, le Nouveau Testament a été écrit en langue grecque et contient en lui le contact avec l’esprit grec – un contact qui avait mûri dans le développement précédent de l’Ancien Testament. Il existe certainement des éléments dans le processus de formation de l’Eglise antique qui ne doivent pas être intégrés dans toutes les cultures. Mais les décisions de fond qui concernent précisément le rapport de la foi avec la recherche de la raison humaine, ces décisions de fond font partie de la foi elle-même et en sont les développements, conformes à sa nature. »

Eglise d’Orient et d’Occident. Une pensée de retour vers ce qui a fait le schisme. Une pensée vers le partage d’une Terre Sainte où chaque jour la violence s’exerce de partout ? Le temps du dialogue inter-religieux est certainement celui de la recherche des inculturations et d’un retour vers les premières églises, y compris celles qui se sont implantées dans les actuels pays du Caucase. Mais nous y reviendrons.

Pour le moment nous sommes dans la lecture des magazines et des quotidiens : “Polonia, contaminati 2 aerei British. Forse avvelenato anche l’ex premier russo Gaidar.”

Et le journal de présenter une caricature du Herald Tribune où l’on voit Tony Blair accueillir Vladimir Poutine en revêtant une combinaison antinucléaire.

Qui parle de la violence insidieuse ?

De la colère de Erdogan ou de la mort transparente exportée par l’ancien membre du KGB ?

Ou du dialogue sur la part grecque dans la philosophie de la chrétienté.

Le Grand Canal est sombre, comme la une des magazines. Trop tard aujourd’hui pour une part d’optimisme !

Cliché MTP.

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